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Mythes et tabous : l'Histoire orientée, voire manipulée, à des fins partisanes, politiques ou idéologiques ?


Articles de presse de référence sur une sélection de grands mythes et tabous historiques, dont la portée politique, idéologique ou mémorielle, quoique souvent anachronique, leur vaut d'être entretenus :

Préférez-vous la vérité historique ou l'Histoire officielle ?
Certains mythes historiques sont pourfendus à longueur de temps, d'autres restent inattaqués, voire inattaquables, tandis que certains tabous résistent encore et toujours aux exigences de transparence et de vérité historique réclamées par les citoyens. Pas de doute, les gardiens de l'Histoire officielle veillent !

Campagnes de désinformation et de propagande menées par des régimes et idéologies totalitaires sur des évènements historiques au 20° siècle : une chape de plomb qui a duré des dizaines d'années

analyse Le déni de la Grande Famine dans la Chine maoïste et le tabou soviétique sur le massacre de Katyn, relayé pendant 50 ans par la propagande communiste dans le monde entier, en sont des symbôles par leur durée et leur ampleur

Quand la faim justifiait les moyens

Libération - 29 septembre 2009 - Philippe Grangereau
La Grande Famine emporta, de 1959 à 1962, entre 30 et 50 millions de Chinois.[...] Encore de nos jours, le sujet reste tabou en Chine, car il met à nu la responsabilité de Mao Zedong.[...]
Une famine purement politique donc qui n’est toujours pas digérée en Chine. «C’est toujours un sujet interdit car le gouvernement qui en est responsable est toujours celui qui est au pouvoir aujourd’hui. Les chefs du Parti communiste sont effrayés à l’idée que les gens puissent douter du Parti, et le rejeter», juge Yang Jisheng qui, pour sa part, évalue le bilan à 37 millions de morts. «Les gens de plus de 60 ans sont plus ou moins au courant de cette tragédie, mais les jeunes absolument pas car cette histoire ne leur est pas enseignée. Pire, ils ne me croient pas quand je tente de les informer», déplore-t-il. Depuis la publication de son livre, Yang a reçu des menaces de mort de la part d’internautes qui l’accusent de salir l’image de Mao, et a porté plainte. « J’espère, soupire-t-il, que mon livre pourra être publié en Chine dans dix ou vingt ans.»

Vladimir Poutine condamne le massacre de Katyn

Le Figaro - 7 avril 2010 - le figaro.fr
La commémoration avait valeur de symbole. Pour la première fois, un responsable russe a rendu hommage aux victimes du massacre perpétré dans la forêt de Katyn, à l'ouest de la Russie. Entre avril et mai 1940, 22.000 officiers polonais y avaient été tués d'une balle dans la nuque sur ordre de Staline. Pendant un demi-siècle, la propagande soviétique a rejeté la responsabilité de ce massacre sur l'Allemagne nazie. Il aura fallu attendre 1990 et Mikhaïl Gorbatchev pour que Moscou reconnaisse sa responsabilité.
[...] Le premier ministre russe [Vladimir Poutine] a condamné «le crime injustifiable du régime totalitaire en Russie» [...]. Donald Tusk a quant à lui demandé à la Russie de rendre accessibles à la Pologne tous les documents concernant le massacre de Katyn commis, a-t-il souligné, par «la Russie soviétique». «Nous nous souviendrons toujours de ceux qui furent tués ici. C'est pourquoi chaque nom, chaque information, chaque témoignage est si important pour nous», a-t-il assuré.

Tout le symbole du mensonge totalitaire

Le Figaro - 1 avril 2009 - Stéphane Courtois (Historien, directeur de recherches au CNRS (Sophiapol-Paris-X))
Le 23 août 1939, à la stupeur du monde entier, les régimes nazi et soviétique, qui semblaient les pires ennemis, signèrent un pacte nommé par antiphrase « de non-agression » puisque ses clauses secrètes décidaient du partage des sphères d'influence. La partie orientale de la Pologne était promise à Staline, ainsi que les États baltes et les provinces roumaines de Bessarabie et de Bukovine.
Fort de ce pacte, Hitler attaqua la Pologne le 1er septembre et l'Armée rouge la prit à revers à partir du 17 septembre. Le 28 septembre, la disparition de la Pologne était entérinée par un traité « d'amitié et de délimitation des frontières » entre les deux régimes totalitaires. Très vite, Staline engagea l'extermination des forces vives du pays occupé - les cadres militaires, politiques, économiques et intellectuels - dans ce qu'il faut bien nommer un génocide de classe.
Dès le 10 février 1940, 140 000 « koulaks » - propriétaires fonciers, paysans aisés - étaient arrêtés et déportés au Goulag soviétique. Fin février, Nikita Khrouchtchev, chef de l'Ukraine soviétique à laquelle était rattachée la Pologne orientale annexée, proposa à Staline de déporter les familles des officiers prisonniers de guerre, mais aussi de policiers, de gardiens de prisons, de gendarmes, d'agents secrets, de propriétaires terriens, d'entrepreneurs et de hauts fonctionnaires : soit plus de 65 000 personnes, surtout des femmes et des enfants. Le 2 mars, le Bureau politique du PC d'Union soviétique approuva cette proposition et, le 5 mars, il signa l'ordre d'exécution des chefs de famille visés plus haut, soit 25 700 Polonais. Parmi ceux-ci, près de 12 000 officiers qui furent tous assassinés, à Katyn (environ 4 400) et dans d'autres lieux. Ces massacres furent suivis de grandes opérations de déportation (75 000 personnes le 29 juillet 1940, des dizaines de milliers début juin 1941).
Entre septembre 1939 et juin 1941, les Soviétiques assassinèrent ou déportèrent plus de 440 000 Polonais. Et ces opérations reprirent, sur une moindre échelle, en 1944 quand l'Armée rouge pénétra à nouveau en Pologne orientale, puis lors de la prise de pouvoir par les communistes polonais.
En 1943 l'occupant nazi découvrit le charnier de Katyn et orchestra une formidable campagne de propagande anticommuniste. Les Soviétiques nièrent farouchement et dès qu'ils réoccupèrent le site de Katyn, fin 1943, ils organisèrent, film à l'appui, une campagne de désinformation et propagande qui, durant des décennies, fut relayée par les communistes du monde entier.
En mars 1959, Chelepine, le chef du KGB, adressa un rapport à Khrouchtchev, devenu le chef du PC soviétique. Avec le plus grand cynisme, il y rappelait le détail du massacre des officiers et se félicitait du succès de sa désinformation, estimant que désormais « les conclusions [soviétiques] s'étaient profondément enracinées dans l'opinion publique internationale ». En conséquence, il préconisait de détruire toutes les archives concernant l'affaire afin d'éviter « qu'un cas imprévisible [puisse] mener à la révélation de l'opération réalisée, avec toutes les conséquences désagréables pour notre État ». Khrouchtchev donna l'ordre de destruction.
Durant les années 1960 et 1970, l'URSS poursuivit son mensonge d'État, allant jusqu'à interdire l'érection en Angleterre d'un monument privé à la mémoire des victimes de Katyn. Mais, sous la pression d'une Pologne passée après 1989 sous l'autorité de Solidarnosc, Gorbatchev fut contraint, le 13 octobre 1990, journée mondiale pour les victimes de Katyn, de présenter des excuses officielles au peuple polonais. Cependant, il fallut attendre décembre 1991 et sa passation de pouvoir à Eltsine pour que Gorbatchev exhume les ordres originaux d'exécution. Enfin, en octobre 1992, le nouveau président russe transmit officiellement copie de ces documents au nouveau président polonais, Lech Walesa. Ainsi était amorcée une importante démarche en faveur de l'histoire et de la mémoire du totalitarisme en Europe.

Des tabous coriaces sur des évènements de l'Histoire de France, européenne et méditerranéenne

analyse A défaut d'une liste à la Prévert, qui serait bien trop fastidieuse, quelques exemples concrets illustrent cette réalité : le premier fichage de masse des individus dans un Etat moderne, la traite européenne et la traite arabe d'esclaves, le génocide vendéen, la guerre d'Algérie

Troisième République : Première biographie du général André, l'homme de "l'affaire des fiches"

Le Point - 3 novembre 2009 - Jean Guisnel
On ne sait aujourd'hui plus rien, ou presque, du général Louis André, ministre de la Guerre entre 1900 et 1904. L'histoire n'a retenu de lui que l'ignominieuse "affaire des fiches", qui éclata après la découverte d'un réseau de fichage et de surveillance des officiers catholiques et/ou monarchistes, mis sur pied avec l'aide des francs-maçons du Grand Orient de France. On se souvient que ce flicage avait vocation à faire progresser dans la carrière les officiers fidèles à la République,[...] au détriment de leurs collègues catholiques, qu'il s'agissait donc de débusquer.
[...] Quand il est nommé au ministère de la Guerre, Louis André a des idées bien arrêtées. Il a dans ses papiers deux listes qu'il a lui-même préparées, et qui comptent 800 noms d'officiers [...]. La première de ces listes est constituée d'officiers qu'il considère comme acquis à la République, et dont il entend favoriser les carrières. Il l'appelle Corinthe, en référence à l'adage "Il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe". La seconde liste porte les noms d'officiers qu'il estime opposés à la République. Il la nomme Carthage, en référence à la formule de Caton l'Ancien : "Delenda est Carthago" (Il faut détruire Carthage). Louis André entend rompre avec l'autonomie de l'armée, pour la soumettre au politique [...].

Quelques vérités sur l'esclavage...

Marianne - 7 mai 2005 - Patrick Girard
Du XVIe au XIXe siècle, les Européens dépeuplent une partie de l'Afrique en se livrant au «commerce triangulaire». Des navires affrétés par des armateurs, roturiers ou nobles - au nombre desquels on trouvera un Voltaire ! -, échangent, en Afrique, armes de mauvaise qualité, verroterie et alcool contre des captifs qu'ils emmènent aux Amérique d'où ils reviennent la cale remplie de café, de sucre, d'indigo et de bois précieux. Les bénéfices de chaque expédition sont énormes [...].
La traite européenne [...] n'est pas la seule en cause. Elle est postérieure et dure moins (trois siècles) que la traite arabe, qui s'étend du VIIe au XXe siècle et arrache à l'Afrique, via les routes transsahariennes, autant d'esclaves, si l'on ajoute ceux raflés en Afrique centrale et orientale, soit environ 11 millions de personnes, que la traite «occidentale». Principaux pays destinataires de ces «marchandises» humaines: le Maghreb, la péninsule Arabique, l'Egypte et le Moyen-Orient, notamment la Syrie et l'Irak, où la première révolte d'esclaves noirs est signalée dès le IXe siècle. Limitée, dans un premier temps à l'Afrique de l'Ouest, où l'islam s'installe au VIIIe siècle, elle s'étend progressivement au reste du continent. A partir du XVIIe siècle, toute l'Afrique centrale et orientale est décimée parles razzias esclavagistes menées par les négociants arabes installés tout le long de la côte swahilie, sur l'océan Indien. Si l'île de Gorée, au large de Dakar, est devenue le symbole de la traite européenne, qualifiée par feu Jean Paul II de «crime contre l'humanité», l'île de Zanzibar fut l'épicentre de la traite arabe; de 1839 à 1875, 650 000 captifs transitèrent par Stone City, ville dont les sultans étaient originaires d'Oman. Les marchands locaux remontaient jusqu'à l'actuelle République démocratique du Congo pour se fournir en «pièces d'ébène» et c'est d'ailleurs en arguant, entre autres, de la nécessité de lutter contre la «traite arabe» que les puissances européennes se partagèrent, au congrès de Berlin, en 1885, le continent africain. Cela ne les empêcha pas de tolérer le maintien de l'esclavage dans certaines régions, notamment en Mauritanie ou au Niger. Début 2005, des cérémonies d'affranchissement d'esclaves ont eu lieu dans le nord du Niger, preuve de la survie de cette institution sur une échelle plus vaste qu'on ne le pense d'habitude.
Cette traite «arabe» constitue, encore aujourd'hui, un sujet tabou et n'est pratiquement pas abordée dans les manuels africains d'histoire. Un silence qui contraste avec la prolixité de l'historiographie occidentale sur un sujet pourtant douloureux. La longue durée de cette «traite arabe» et l'inexistence, au sein du monde arabo-musulman, d'un mouvement anti-esclavagiste, comme celui qui fit son apparition en Europe au siècle des Lumières, posent problème. Et ce problème n'est pas uniquement théorique. Car, s'il est possible d'identifier les descendants des captifs emmenés aux Amérique par les négriers européens, le très petit nombre de descendants d'esclaves noirs dans les pays musulmans laisse supposer que la «traite arabe» a été infiniment plus meurtrière que l'européenne. De fait, bon nombre d'esclaves étaient castrés dès leur arrivée et vendus comme eunuques sur les marchés. Cela explique une partie de la déperdition démographique, mais pas toute celle-ci. Preuve que le devoir de mémoire, s'il est souhaitable, risque fort de déranger certaines idées reçues.

analyse Une réalité souvent passée sous silence le 10 mai, journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage...

L'esclavage - Histoire d'un tabou

L'Express - 12 juin 2008 - Boris Thiolay
« Au temps du prophète Mahomet et des premiers califes (622-661), on assiste à une tentative sincère d'émancipation et d'affranchissement, alors que l'esclavage est une pratique courante et ancienne, explique l'anthropologue et spécialiste de l'islam Malek Chebel, auteur de L'Esclavage en Terre d'Islam (Fayard). Le Coran, qui aborde le sujet dans 15 sourates, prend globalement la défense des asservis. » [...] Mais cette dimension émancipatrice va trouver ses limites. « En l'absence d'interdiction absolue dans le Coran, les grandes familles féodales vont distordre le sens des versets pour les rendre favorables à leurs intérêts commerciaux », poursuit Malek Chebel. Parallèlement, l'expansion foudroyante de l'empire musulman va susciter un besoin de main-d'oeuvre croissant. Qui sera souvent comblé par la mise en esclavage de captifs de guerre, mais aussi de populations en contact avec les marchands arabes. Dans son essai sur Les traites négrières (Gallimard), l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau estime que la traite orientale, qui perdure du VIIe siècle aux années 1920, a asservi 17 millions d'Africains. A cela il faut ajouter 3 à 4 millions d'esclaves « blancs » raflés par les Turcs, mais aussi les pirates barbaresques du Maghreb.

La mémoire de la Vendée

Le Figaro Magazine - 21 octobre 2011 - Jean Sévillia
Spécialiste des guerres de Vendée, Reynald Secher s'interroge sur le silence qui entoure encore le massacre de 1793-1794.
En mars dernier, Reynald Secher, spécialiste des guerres de Vendée, auteur d'un ouvrage dont le titre déclencha en son temps une violente polémique (La Vendée-Vengé : Le génocide franco-français, PUF, 1986, rééd. Perrin, 2006), achève le manuscrit d'un nouveau livre. En parallèle, il travaille aux Archives nationales dans les dossiers du Comité de salut public, organisme qui gouvernait la France au temps de la Terreur. Au hasard d'un carton, l'historien tombe sur un lot de papiers signés Robespierre, Carnot ou Barère. Dans ces lettres, datées de 1793, les chefs révolutionnaires commandent explicitement de liquider la population vendéenne. Commentaire de Reynald Secher : «On n'avait jusqu'ici découvert aucun document permettant d'affirmer que les membres du Comité de salut public avaient donné des ordres précis et circonstanciés d'extermination. Ces documents, je les publie pour la première fois.» *
L'auteur a donc enrichi son travail avec les papiers exhumés. Le 21 brumaire an II [11 novembre 1793], Paris s'adresse «aux citoyens du peuple réunis à Rennes» : «Le Comité de salut public, chers collègues, a arrêté un plan vaste général tel que les brigands doivent disparaître en peu de temps non seulement de la Vendée mais de toute la surface de la République.» Quatre jours plus tard, l'avertissement est réitéré à l'intention du «citoyen Garnier représentant du peuple à Rennes» : «Les forces républicaines vont se dérouler avec un développement si terrible que bientôt non seulement la Vendée mais encore toute la surface du sol libre seront purgées des rebelles.» Le 27 frimaire an II [17 décembre 1793], c'est aux soldats de l'armée du nord que cette consigne est donnée : «Soldats de la liberté, la convention nationale vous appelle à l'honneur d'exterminer les brigands fugitifs de la Vendée.»
Rappel historique. Pendant le règne de Louis XVI, les idées nouvelles ont pénétré en Vendée - terme désignant un territoire qui s'étend au-delà de l'actuel département de la Vendée. En 1789, la Révolution, comme partout, suscite de l'espoir chez les habitants du pays. En 1790, l'obligation faite aux prêtres de prêter serment à la Constitution civile du clergé provoque cependant un malaise qui va grandissant en 1791 et qui culmine, en 1792, quand les prêtres réfractaires sont pourchassés. En 1793, la conscription lancée par la Convention finit par mettre le feu aux poudres : la région se soulève en mars.
Contrairement à la légende, le clergé et l'aristocratie n'y sont pour rien : la révolte vendéenne est une insurrection populaire. Si les rebelles échouent devant Nantes, ils prennent Saumur et Angers, déclenchant l'inquiétude dans la capitale. «Détruisez la Vendée», clame alors Barère à la Convention. Pendant l'été, le Comité de salut public rassemble plusieurs armées qui prennent le pays en tenaille, avec l'ordre de ne pas faire de quartier. Le 1er août et le 1er octobre 1793, deux textes votés par la Convention donnent une justification légale aux massacres qui commencent. Franchissant la Loire, les familles vendéennes tentent d'échapper à l'étau qui se resserre. Les révoltés investissent Le Mans, s'enfoncent en Normandie, puis refluent sous le nombre de leurs adversaires, la retraite virant à la catastrophe. Le 23 décembre 1793, les débris de l'armée catholique et royale sont anéantis à Savenay. «Il n'y a plus de Vendée, annonce Westermann à la Convention, elle est morte sous notre sabre libre avec ses femmes et ses enfants (...) Suivant les ordres que vous m'avez donnés, j'ai écrasé les enfants sous les pieds de mes chevaux, massacré les femmes qui n'enfanteront plus de brigands. Je n'ai pas un prisonnier à me reprocher. J'ai tout exterminé
Toutefois, ce n'est que le premier acte de la tragédie. A Nantes, Carrier fait régner la terreur, noyant 10 000 innocents dans la Loire. «Nous ferons de la France un cimetière, proclame-t-il, plutôt que de ne pas la régénérer à notre façon.» Afin de prévenir un nouveau soulèvement, les colonnes infernales de Turreau sillonnent la Vendée. De décembre 1793 à juin 1794, elles déciment la population, incendient fermes et villages, détruisent récoltes et troupeaux. D'après les chercheurs, les guerres de Vendée sont responsables, dans les deux camps, de 140 000 à 190 000 victimes, soit entre le cinquième et le quart de la population. Or, au plus fort de la répression, en 1794, la République n'est plus en danger. Ni intérieur, puisque les Vendéens ont été écrasés, ni extérieur, puisque les armées françaises ont accumulé les victoires sur la frontière nord-est. Populicide (le mot est de Babeuf) ou génocide ? Quel que soit le terme adéquat, l'opération de maintien de l'ordre s'est bel et bien transformée en entreprise exterminatrice, et pour des raisons idéologiques. «Il faut que la Vendée soit anéantie, écrivait Haxo, parce qu'elle a osé douter des bienfaits de la liberté
Le nouveau livre de Reynald Secher ne constitue pas le récit de cette histoire, même si elle est rappelée à grands traits, mais une réflexion sur le silence qui l'a longtemps entourée et qui, d'une certaine manière, n'est pas totalement dissipé, en dépit des (rares) travaux universitaires consacrés à la question ou du réveil de l'identité vendéenne, symbolisé par Le Puy du Fou.

...regardez sur France 3 l'émission "L'Ombre d'un Doute" - Robespierre : bourreau de la Vendée ?

...écoutez sur Europe 1 l'interview audio de Reynald Secher sur les guerres de Vendée

Des charniers relancent le débat sur le "génocide vendéen"

La Tribune - 6 avril 2009 - Guillaume Frouin
Qualifiée de découverte archéologique majeure par les spécialistes, la récente mise au jour au Mans (Sarthe) de deux charniers datant des guerres de Vendée ravive les espoirs d'une reconnaissance du "génocide vendéen" chez les tenants d'une telle thèse. (...)
"Il y aurait au total 2.000 corps enterrés dans le centre-ville du Mans", évalue Pierre Chevet, responsable scientifique de l'opération. Pour l'historien Reynald Secher, "la découverte des charniers du Mans oblige l'Assemblée nationale à se pencher sur la reconnaissance du génocide vendéen". "Si le Parlement ne le faisait pas, nous réfléchissons actuellement, avec d'autres universitaires et des politiques, à saisir la Cour pénale internationale de La Haye à plus ou moins brève échéance", déclare cet historien à l'origine de la thèse du "génocide vendéen" en 1986. Selon lui, la "volonté exterminatrice des révolutionnaires" est établie dans plusieurs documents. "Les Vendéens n'étaient pas tués pour ce qu'ils faisaient, mais pour ce qu'ils étaient", soutient l'historien, qui compare ce "génocide" à celui des Arméniens par l'Empire ottoman en 1915-1916 ou à celui des Juifs par les Nazis entre 1939 et 1945.

analyse Les victimes des guerres de Vendées restent largement oubliées de la mémoire nationale

Guerre d’Algérie : les derniers secrets

Valeurs Actuelles - 3 novembre 2011 - Arnaud Folch
Dans son livre choc, Les disparus civils européens de la Guerre d'Algérie : Un silence d'Etat (Soteca-Belin), l’historien Jean-Jacques Jordi dévoile des centaines d’archives interdites d’accès. Cinquante ans après, celles-ci remettent en question la vision à sens unique propagée jusque-là sur la guerre d’Algérie.
C’est un historien réputé, plutôt classé à gauche, qui a eu la lourde tâche de “fouiller” les archives inédites de la guerre d’Al­gérie. Docteur en his­toire, enseignant, no­tamment à l’École des hautes études en sciences sociales, auteur d’une dizaine d’ouvrages et de plusieurs documentaires télévisés consacrés à ce conflit (France 2, France 3, M6), Jean-Jacques Jordi, 56 ans, n’a rien d’un “extrémiste” – d’une cause ou d’une autre. « Mon travail est scientifique, dit-il. Je ne suis ni un juge qui décide “c’est juste ou injuste” ni un religieux qui décrète “c’est bon ou mauvais”. » Raison pour laquelle Re­naud Bachy, président de la Mission in­terministérielle aux rapatriés, l’a ex­ceptionnellement autorisé il y a quatre ans, au nom du gouvernement, à plonger dans ces archives, normalement interdites d’accès pour une période allant de soixante à cent ans.
Centre historique des Archives nationales, Service historique de la Défense, Service central des rapatriés, Archives nationales d’outre-mer, Centre des archives contemporaines, Centre des archives diplomatiques, Comité international de la Croix-Rouge : en tout, ce sont près de 12 000 documents administratifs classés “très secret”, “secret” et “secret confidentiel” que Jean-Jacques Jordi a pu consulter et photographier. Rassemblés (pour partie) dans son livre, Un silence d’État, dont Valeurs actuelles publie des extraits en exclusivité, le résultat de son enquête et les documents qu’il porte aujourd’hui à la connaissance du public sont absolument stupéfiants. Pourtant spécialiste de la question, lui-même le reconnaît : « Jamais, confie-t-il, je n’aurais imaginé découvrir de tels faits. »
Depuis près de cinquante ans, l’histoire de la guerre d’Algérie s’écrit en noir et blanc : d’un côté, les “gentils” (le FLN et les partisans de l’indépendance), de l’autre, les “méchants” (les pieds-noirs et les défenseurs de l’Algérie française). Les travaux de Jean-Jacques Jordi remettent totalement en question ce manichéisme mémoriel. Non pour réhabiliter une violence par rapport à une autre, mais pour rétablir une vérité autrement plus complexe que celle propagée depuis 1962. « Jusque-là, la thèse officielle était que l’OAS, refusant les accords d’Évian, avait plongé l’Algérie dans la terreur, légitimant la riposte du FLN, rappelle l’auteur. Cela n’est qu’en partie vrai. D’abord parce que le terrorisme FLN a précédé celui de l’OAS, mais aussi parce qu’il a été beaucoup plus meurtrier. Ensuite, sous prétexte de lutte anti-OAS, le FLN et l’ALN (Armée de libération nationale) se sont essentiellement livrés à des exactions dirigées non contre les activistes, mais de manière aveugle contre l’ensemble de la population – l’instauration de ce climat de terreur ayant pour but avoué de précipiter le départ des Français, y compris après le 19 mars (cessez-le-feu) et le 5 juillet (indépendance). »
Documents parfois terribles à l’appui, Jean-Jacques Jordi révèle une “autre” guerre d’Algérie, où les “héros de l’indépendance” – tout du moins une partie d’entre eux – livrent la face obscure de leurs méthodes : enlèvements, viols, tortures, actes de barbarie… Jusqu’à ces « quarante Européens séquestrés » jusqu’à ce que mort s’ensuive pour servir de « donneurs de sang » aux combattants FLN ! Ces faits, démontre l’ouvrage, étaient connus, et même soutenus, par les dirigeants algériens de l’époque. Aussi incroyable que cela puisse paraître, écrit-il, « il n’y eut aucune poursuite judiciaire de la part de la justice algérienne contre ceux qui s’étaient rendus coupables d’exactions ou de meurtres ».
Mais les archives secrètes n’épargnent pas non plus les autorités françaises et le rôle des “barbouzes” envoyés sur place : oui, des Français ont torturé d’autres Français; oui, des listes de militants supposés de l’OAS ont été transmises aux insurgés ; oui, des ordres ont été donnés afin de ne pas intervenir, condamnant à mort des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants… Au-delà de la passivité, une véritable complicité. Comment qualifier autrement l’attitude – révélée par un rapport – de ces gendarmes mobiles rendant à ses bourreaux FLN un ressortissant français « torturé à l’électricité et battu » qui était parvenu à s’enfuir et à se réfugier dans leur cantonnement ?
« Que la raison d’État – des deux côtés de la Méditerranée – l’ait emporté sur quelques milliers de vie, cela n’est pas propre à la guerre d’Algérie, au moins faut-il le reconnaître », écrit Jean-Jacques Jordi. Pas plus que les événements ne le furent, la repentance ne peut pas, et ne doit pas, être à sens unique. Cinquante ans après, le moment est sans doute venu pour l’Algérie, comme pour la France, de reconnaître ce que fut – aussi – ce conflit : le martyre des pieds-noirs et des harkis.

analyse L'auteur illustre ses propos par des photos de documents classés "secret" utilisés, afin d'éviter toute polémique stérile sur la véracité des sources

Des mythes vivaces dans l'Histoire de France, renforcés par des interprétations anachroniques, dénoncent le pseudo obscurantisme du Moyen-Âge et de l'histoire de l'Eglise

analyse La peur de l'an Mille, inventée au 19° siècle, et la légende du Concile de Mâcon, qui raconte que l'Eglise aurait discuté de l'existence de l'âme des femmes - mythe absurde étant donnné la place donnée à la Vierge Marie dans l'Eglise catholique et le baptême des femmes depuis l'origine -, sont révélateurs de ces légendes fausses mais largement médiatisées dans l'espoir d'en tirer des leçons pour la société d'aujourd'hui.

Omissions et demi-vérités historiques - L’Église et la science

Valeurs Actuelles - 21 décembre 2011 - Fabrice Madouas
Pour beaucoup, l’affaire est entendue : l’Église, attachée à ses dogmes, témoignerait à l’égard de la science d’une méfiance coupable. Pour “preuve”, le procès intenté à Galilée, où beaucoup pensent qu’il fut condamné à mort par l’Inquisition (et même brûlé, ajoutent certains) pour avoir démontré que la Terre tournait autour du Soleil. Or, il y a dans cette croyance plusieurs erreurs.
Dans son livre, "Historiquement incorrect", Jean Sévillia rappelle que l’Église médiévale compta dans ses rangs de grands savants, dont les noms sont parfois méconnus, mais qui firent progresser la connaissance scientifique. Et de citer, parmi bien d’autres, le dominicain allemand Albert le Grand, à la fois physicien, botaniste et naturaliste ; le franciscain anglais Roger Bacon, immense savant, expert en physique, en sciences naturelles, en mathématiques ou en médecine ; Nicolas Oresme, évêque de Lisieux, auteur d’un traité d’astronomie rédigé en français. Et, bien sûr, le chanoine polonais Nicolas Copernic, qui, le premier, eut la prescience que les planètes tournent autour du Soleil (théorie de l’héliocentrisme). C’est d’ailleurs à l’initiative d’un cardinal romain que Copernic, encouragé par la curie, publia sa thèse, "Des révolutions des orbes célestes", en 1543.
Que s’est-il passé, alors, avec Galilée ? L’astronome fut victime de l’impétuosité de son caractère. Critiquant vertement ses contradicteurs, il se fit de nombreux ennemis, alors qu’il ne put jamais faire la preuve de ce qu’il avançait : c’est seulement au XVIIIe siècle que « Newton, en révélant les lois de la dynamique et de la gravitation universelle, rendra concevable la cosmologie moderne », résume Jean Sévillia. Qui plus est, ne pouvant pas démontrer scientifiquement qu’il avait raison, il joua de l’argument d’autorité « en faisant appel, comme ses adversaires, à l’Écriture sainte », alors que l’Église se réservait le droit d’interpréter les textes. Il lui fut donc reproché une double faute contre l’obéissance : « avoir professé l’héliocentrisme sans pouvoir le prouver » et avoir fait imprimer son livre à Florence et non à Rome, comme il l’avait promis au pape Urbain VIII, qui lui accordait son amitié.
Condamné en 1633 par l’Inquisition romaine à une peine de prison dont la durée n’était pas précisée, il fut d’abord assigné à résidence chez l’ambassadeur de Florence (à la villa Médicis), puis à Sienne, où il s’installa chez l’archevêque. Il y demeura cinq mois avant de retourner chez lui, dans la campagne florentine. Il y poursuivit ses travaux jusqu’à sa mort, en 1642.

Inquisition : l'Histoire contre la légende

Le Figaro Magazine - 5 juillet 2012 - Jean Sevillia
« Inquisitio », thriller diffusé sur France 2 au mois de juillet, réunit tous les clichés imaginables sur l'Inquisition. Il faut lire en contrepoint le livre L'Inquisition. Enquête historique, France, XIIIe-XVe siècle de l'historien Didier Le Fur, qui remet la réalité en perspective.
Du sang, du sexe et de la mort, des bourreaux et des comploteurs, des méchants très méchants et des gentils très gentils: excellents ingrédients pour un thriller. Nicolas Cuche y a recouru sans compter dans Inquisitio, téléfilm dont il est à la fois le concepteur, le réalisateur et le scénariste. L'oeuvre, présentée comme «la saga de l'été», sera diffusée par France 2 lors des quatre mercredis du mois de juillet. Le problème de ce thriller, c'est que l'intrigue se déroule au XIVe siècle et que l'auteur, au nom de la «liberté romanesque», mêle sans vergogne l'histoire et la fiction. Pour un historien, l'exercice serait déjà à haut risque. Mais de la part d'un non-historien, il relève de la tromperie quand sont travestis des faits et des personnages qui ont réellement existé et sur lesquels les archives nous renseignent parfaitement. Ce qui est le cas ici. «Inquisitio n'est pas une leçon d'histoire homologuée par une batterie d'experts», reconnaît Nicolas Cuche. Mais l'avouer ne constitue pas une excuse, car le téléspectateur non averti avalera comme authentiques toutes les erreurs et les invraisemblances d'une série qui semble relever du grand Guignol, et non de l'histoire. Nous sommes en 1370. Le Grand Schisme divise l'Occident: un pape règne en Avignon, l'autre à Rome. A Carpentras, la peste décime la population. Persuadé qu'il s'agit d'un fléau envoyé par Dieu pour punir les hommes de leurs errements et qu'il n'y a rien d'autre à faire que de traquer le péché et l'hérésie, le grand inquisiteur nommé par le pape d'Avignon s'oppose à un médecin juif, esprit éclairé, qui veut éradiquer la maladie. Mais tous deux sont pris dans les péripéties d'un complot fomenté par le pape de Rome, qui veut éliminer son rival d'Avignon.
Un mythe forgé au XIXe siècle
Entre quelques scènes de torture ou de viol, le film donne à voir Clément VII (le pape d'Avignon) dans son bain en compagnie de jeunes personnes dévêtues, des fidèles d'Urbain VI (le pape de Rome) inoculant la peste dans le Comtat Venaissin sur ordre de Catherine de Sienne - la sainte mystique étant réduite à une névrosée aux pulsions meurtrières.«Inquisitio raconte l'échec et les ravages du fanatisme religieux et de l'intolérance», assure le producteur de la série télévisée. «L'Inquisition, constate en écho l'historien Didier Le Fur, reste dans l'imaginaire collectif un temps de violence et d'abus, le temps d'une justice arbitraire conduite par des religieux. Un temps d'obscurantisme et d'intolérance , un temps de nuit, d'ignorance, où régnait, victorieuse, la superstition». Mais le chercheur d'ajouter aussitôt: «La légende fut bien construite.» Spécialiste du Moyen Age tardif et de la Renaissance, Le Fur publie un livre particulièrement précieux pour ceux qui voudront comprendre quelque chose à l'Inquisition en évitant les divagations d'un feuilleton télévisé. L'origine, les buts, les méthodes et les effets de cette institution médiévale, si contraire à la mentalité contemporaine, y sont exposés en s'appuyant sur les travaux universitaires qui, depuis une trentaine d'années, ont abouti à la déconstruction d'un véritable mythe. En 1829, sous la Restauration, Etienne-Léon de Lamothe-Langon publiait ainsi une Histoire de l'Inquisition en France dans laquelle, affirmant avoir travaillé à partir de documents inédits tirés des archives ecclésiastiques de Toulouse, il décrivait avec force détails les crimes imputables aux tribunaux inquisitoriaux, alignant noms de victimes, dates et lieux. Dans les années 1970, deux historiens britanniques, Norman Cohn et Richard Kieckhefer, voulurent examiner la thèse de Lamothe-Langon à partir de ses sources originales: quelle ne fut pas leur surprise de constater que les archives en question n'avaient jamais existé! «Le texte de Lamothe-Langon, raconte Didier Le Fur, est aujourd'hui considéré comme une des plus grandes falsifications de l'histoire.»
Combattre l'hérésie cathare
L'Inquisition médiévale, fondée au XIIIe siècle, possède une légende noire qui doit beaucoup à la confusion avec les excès de l'Inquisition espagnole, organisation politico-religieuse née au XVe siècle et destinée à assurer la cohésion sociale du nouveau royaume de Castille et d'Aragon sur la base de l'unité de foi. En Provence et dans le Languedoc, les tribunaux ecclésiastiques institués dans les années 1230 avaient pour but, eux, de réduire les hérésies, notamment celle des cathares. Refusant l'arbitraire, ils procédaient de façon formaliste et même paperassière (inquisition vient du latin inquisitio qui signifie «enquête»), interrogeaient des accusés qui avaient le droit de produire des témoins à décharge et de récuser leurs juges. En un temps où la justice civile utilisait la torture, ces tribunaux n'y recouraient que dans des situations codifiées, prononçaient parfois des acquittements, le plus souvent des sentences religieuses (réciter des prières, faire des pèlerinages), les condamnations à mort étant rares, et jamais exécutées par l'Eglise. Ajoutons que les Juifs ne tombaient pas sous le coup de ce système, fondé pour réprimer l'hétérodoxie chrétienne. A l'origine, écrit Didier Le Fur, le motif de l'Inquisition «était tout à fait honorable: sauver les âmes et conserver la chrétienté». Son déclin s'esquissera dès les années 1270, les hérésies vaincues, les inquisiteurs ne poursuivant plus que sorciers et magiciens, avant d'être supplantés, au XIVe siècle, par les magistrats laïcs du pouvoir royal. Aux hommes d'aujourd'hui, y compris aux chrétiens, le contrôle social des consciences paraît inconcevable, ce qui rend l'Inquisition incompréhensible et injustifiable. Mais il n'en était pas de même au Moyen Age. L'historien n'a pas à juger le passé: son devoir est de l'expliquer.

analyse Pour une première approche historique de l'Inquisition, le site L'Inquisition Pour Les Nuls est très bien réalisé.

«L'explosion des villes, au XIIIe siècle, compte plus que les hérésies»

L'Express - 31 juillet 2007 - Jacques Le Goff, propos recueillis par Laurence Debril
Depuis le traité de Verdun, en 843, le comté de Toulouse est une province du royaume de France, relativement indépendante. Les hommages et redevances que le comte de Toulouse verse au roi de France sont tout à fait négligeables; on y parle la langue d'oc, voisine du provençal, différente de la langue d'oïl, parlée dans le Nord. Mais la province est doublement convoitée: par le royaume d'Angleterre, qui, à partir de possessions dans la France de l'Ouest, cherche encore à s'agrandir, et par le royaume de France lui-même, qui aimerait mettre la main plus fermement sur cette région. C'est à cette époque que se répand, dans une partie de la chrétienté d'Occident, un mouvement hérétique très puissant. Il n'y a pas de gros problèmes religieux dans la France d'oïl, mais il trouve un fort écho dans le Sud. Pour le contrer, une croisade, dite «des albigeois», est lancée. Le roi de France ne veut pas la conduire lui-même. Il la fait mener par des seigneurs de la France du Nord, dont Simon de Montfort, qui voient là une occasion de gagner des biens et des pouvoirs. Elle s'achève en 1229, avec un traité en faveur de la France. Le comté de Toulouse demeure cependant encore plus ou moins indépendant de la royauté.
[...] La réglementation était telle que l'Eglise ne se reconnaissait pas le droit d'infliger la peine de mort. Elle remettait donc les hérétiques condamnés au pouvoir laïque - le bras séculier - et ce sont les seigneurs orthodoxes qui organisaient les bûchers. Toutefois, ils ne furent que quelques milliers à trouver ainsi la mort, même si le mouvement fut très violent. [...] J'hésite à le dire, car je vais me faire très mal voir par quantité de gens, néanmoins, je pense que l'on a vraiment beaucoup exagéré l'importance des hérésies dans la France du Midi. Il y a là-bas un mythe cathare...
Je condamne évidemment la façon dont les hérétiques ont été persécutés. Cependant, si vous voulez mon avis, je pense que, si les cathares avaient été vainqueurs, cela aurait été l'horreur. Certes, le christianisme n'est pas l'islam et le XIIIe siècle n'est pas le XXIe, mais, pour moi, les cathares menaient une charia chrétienne.
[Les cathares] ne tuaient personne... Parce qu'ils n'en avaient pas la possibilité! Mais ils voulaient imposer leur vision, extrêmement dure et sévère, de la religion. Ce mouvement était d'autant plus puissant qu'il avait touché une frange substantielle des paysans et des montagnards, et surtout une bonne part de l'aristocratie et des habitants des villes, alors en pleine expansion. Le développement des villes, voilà, selon moi, un événement plus important de la France du XIIIe siècle que les hérésies.
[...] L'explosion des villes est aussi concomitante de celle de l'écrit. En effet, parce que s'y multiplient aussi les écoles. Le savoir va constituer une double richesse: en lui-même, évidemment, et en raison de la possibilité qu'il offre d'acquérir davantage de biens. On a pu établir que, à Reims, la scolarisation des enfants atteignait déjà les 40%, avec, et c'est très rare, un début de scolarisation des petites filles. Les bourgeois, les marchands et tout le monde de la justice tiennent à envoyer leurs petits à l'école. Car le XIIIe est également le siècle du grand développement du droit écrit. Les villes comptent de nombreux employés occupés à inscrire le droit dans des registres: le droit canon, qui concerne tant le mariage que l'usure et passe par des juges ecclésiastiques, et le droit coutumier, forme de droit local. Ecrits, ils deviennent aussi mieux respectés. On s'y réfère constamment, en cas de problème de voisinage, ou s'il faut creuser un ruisseau à l'intérieur de la ville, et pour régler toutes sortes de problèmes que l'on dirait aujourd'hui d'urbanisme. Peu à peu, à une justice coutumière va se substituer une justice générale - et royale.

analyse Le catharisme et la scolarisation des filles, objets de fantasmes sur le Moyen-Age ?

Un mythe actuel médiatisé : le silence de Pie XII sur le sort des Juifs pendant la seconde guerre mondiale

analyse Un mythe tenace contraire à la vérité historique sur l'action de Pie XII envers les juifs, si l'on en croit des personnalités au-dessus de tout soupçon partisan telles que Golda Meir ou le chasseur de nazis Serge Klarsfeld

...plus d'informations sur la position de Pie XII envers les juifs durant la seconde guerre mondiale

Serge Klarsfeld : "Il n'y a aucune raison pour que Pie XII ne devienne pas saint"

Le Point - 23 décembre 2009 - Serge Klarsfeld, propos recueillis par Ségolène Gros de Larquier
Il n'y a aucune raison pour que Pie XII ne devienne pas saint ! [...] Pie XII a joué un rôle déterminant contre Hitler, mais aussi dans la lutte contre le communisme en Europe de l'Est.
[...] N'occultons pas que Pie XII a eu des gestes discrets et efficaces pour aider les juifs. Citons par exemple ce qui s'est passé à Rome. Un millier de juifs ont été arrêtés lors d'une rafle-surprise. Pie XII n'a pas protesté à voix haute, mais il a demandé aux établissements religieux d'ouvrir leurs portes. Résultat : des milliers de juifs ont pu être sauvés. Alors que si Pie XII avait élevé la voix, quelles auraient été les conséquences ? Est-ce que cela aurait changé les choses pour les juifs ? Probablement pas. Déjà, ses déclarations pour défendre les catholiques n'ont pas été entendues puisqu'en Pologne deux millions de catholiques ont été tués. Néanmoins, une prise de parole publique aurait sûrement amélioré la propre réputation de Pie XII aujourd'hui.
Au sein du monde juif, [...] quelques-uns, comme moi, essaient de regarder quels étaient la réalité historique et le contexte de l'époque. En revanche, d'autres ne pensent pas une seconde aux milliers de catholiques tués, mais en priorité aux rabbins et aux juifs massacrés pendant la Shoah. Mais le pape, c'est avant tout le pape des catholiques. La priorité de Pie XII était de protéger les catholiques des régimes nazi et communiste.

analyse Il est inutile de rappeler que Serge Klarsfeld est un écrivain, historien et avocat de la cause des déportés en France. Son épouse Beate et lui sont connus sous le nom de « chasseurs de nazis », pour avoir emmené devant les tribunaux Klaus Barbie notamment.

Servitudes et grandeur de Benoît XVI, par Bernard-Henri Lévy

Le Point - 21 janvier 2010 - Bernard-Henri Lévy
Je reviendrai, s'il le faut, sur la très complexe affaire Pie XII.
Je reviendrai sur le cas de Rolf Hochhuth, auteur de ce fameux « Vicaire » qui lança, en 1963, la polémique autour des « silences de Pie XII ».
Je reviendrai sur le fait, en particulier, que ce bouillant justicier est aussi un négationniste patenté, condamné plusieurs fois comme tel [...].
Pour l'heure je veux juste rappeler, comme vient de le refaire Laurent Dispot, dans la revue que je dirige, La Règle du jeu , que le terrible Pie XII fut, en 1937, alors qu'il n'était encore que le cardinal Pacelli, le coauteur de l'encyclique « Avec une brûlante inquiétude » qui demeure, aujourd'hui encore, l'un des manifestes antinazis les plus éloquents de l'époque.
Pour l'heure, on doit à l'exactitude historique de préciser qu'avant d'opter pour l'action clandestine et le secret, avant d'ouvrir donc, sans le dire, ses couvents aux juifs romains traqués par les nervis fascistes, le « silencieux » Pie XII prononça des allocutions radiophoniques (celles, par exemple, de Noël 1941 et 1942) qui lui valurent, après sa mort, l'hommage d'une Golda Meir qui savait ce que parler veut dire et ne craignit pas de déclarer : « pendant les dix ans de la terreur nazie, alors que notre peuple souffrait un martyre effroyable, la voix du pape s'est élevée pour condamner les bourreaux. »
Et, pour l'heure, on s'étonnera surtout que, de l'assourdissant silence qui se fit, dans le monde entier, autour de la Shoah, on fasse porter tout le poids, ou presque, sur celui des Souverains du moment qui a) n'avait ni canons ni avions à sa disposition ; b) ne ménagea pas ses efforts pour, nous disent la plupart des historiens sérieux, partager avec ceux qui en disposaient les informations dont il avait connaissance ; c) sauva, lui, effectivement, à Rome mais aussi ailleurs, un grand nombre de ceux dont il avait la responsabilité morale.

analyse Pour mémoire, Golda Meir (connue aussi sous le nom de Golda Meirson) a participé à la création de l'État d'Israël, a été ministre des affaires étrangères, et a été le quatrième premier ministre d'Israël de 1969 à 1974.

Le débat sur les risques de définir et de contrôler une Histoire de France, voire plus largement une vérité historique officielle

analyse La tendance des politiques à vouloir légiférer sur l'Histoire est combattue par la plupart des historiens qui refusent les lois mémorielles comme une ingérence illégitime. Cependant, les gardiens du dogme de l'Histoire officielle veillent, comme le montre l'affaire Sylvain Gouguenheim

Les historiens se rebellent

Le Point - 17 janvier 2007 - Éric Lafitte
Ils sont 19, 19 parmi nos historiens les plus éminents, parmi lesquels Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet, Pierre Nora, Marc Ferro, Françoise Chandernagor ou Jean-Pierre Vernant, à signer une déclaration invitant les députés à s'occuper désormais de ce qui les regarde, et seulement de ce qui les regarde. Droit de l'historien à être « dérangeant » et « sans tabous », réaffirmation de l'Histoire comme « démarche scientifique » et non comme « morale » ou « objet juridique », tels sont les principes qui ont, selon les signataires, été violés par de récents articles de loi. « Dans un Etat libre, il n'appartient ni au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir la vérité historique », concluent-ils, en demandant « l'abrogation de ces dispositions législatives indignes d'un régime démocratique ». Sont notamment mises en cause la loi du 23 février 2005, mais aussi celle du 29 janvier 2001 sur le génocide arménien, ou celle du 21 mai 2001, dite « loi Taubira », qui reconnaît l'esclavage en tant que crime contre l'humanité.

L'histoire falsifiée

Valeurs Actuelles - 22 décembre 2011 - Jean Sévillia, propos recueillis par Fabrice Madouas
Colonisation, rapports entre l’islam et l’Occident, rôle de l’Église dans les progrès de la civilisation… L’idéologie s’est emparée de l’enseignement de l’histoire. Il est temps de rétablir quelques vérités.
[...] Oui, les Français aiment l’histoire, mais, comme ils aiment aussi se quereller, ils adorent se déchirer sur le passé. Le sachant, les plus avisés de nos monarques, républicains compris, ont toujours cherché à refermer nos querelles. « J’assume tout, de Clovis au Comité de salut public », disait Bonaparte.
Pourtant, depuis plusieurs années, la passion paraît l’emporter sur la sagesse. Des feux mal éteints se sont rallumés à l’occasion de l’adoption, sous la pression de communautés diverses, de plusieurs lois mémorielles – on pense notamment à la loi Taubira faisant de la traite négrière transatlantique un crime contre l’humanité, plus de cent cinquante ans après l’abolition de l’esclavage. En 2005, le gouvernement français se tint à l’écart des commémorations de la victoire d’Austerlitz, en raison de la campagne lancée par un écrivain guadeloupéen qualifiant l’Empereur de « despote misogyne, homophobe, antisémite, raciste, fasciste, antirépublicain »…
« Si la manipulation de l’histoire a toujours existé, le phénomène a pris un tour aigu et particulier au cours des dernières décennies, résume Jean Sévillia dans son livre, Historiquement incorrect (Fayard). Le regard contemporain se focalise sur certains épisodes au prix d’indignations sélectives qui instruisent un procès permanent contre le passé occidental et contre celui de la France. »
Le problème est d’autant plus aigu que l’institution censée transmettre la connaissance de notre passé aux futurs citoyens français, d’où qu’ils viennent, ne le fait plus : l’École a renoncé au récit national, qui fut enseigné par des générations d’instituteurs à des générations d’élèves jusqu’à la fin des années 1950. L’historien Dimitri Casali a raison de souligner que nos “grands hommes” (Saint Louis, François Ier, Louis XIV, Napoléon…) disparaissent progressivement des manuels scolaires.
Sans doute ne peut-on plus raconter l’histoire comme le faisaient les instituteurs de la IIIe République, mais on peut retenir qu’ils surent intégrer à la nation française les hommes les plus divers. Une leçon à méditer pour rassembler et préserver l’unité du pays.
Toutes les époques sont-elles concernées par la falsification historique ? Toutes les époques sont concernées, mais les raisons de ces maquillages varient selon les dominantes idéologiques. Pour faire court, l’histoire est instrumentalisée, en Occident, depuis les Lumières : encyclopédistes et philosophes tressent une légende noire de l’Église, dont ils combattent le pouvoir. Au XIXe siècle, le roman national, tel que l’enseigne l’école jusqu’aux années 1950, s’inscrit dans une veine républicaine qui glorifie la Révolution et caricature l’“Ancien Régime”. L’après-guerre est dominée, jusqu’à la fin des années 1960, par l’histoire marxiste, ce qui s’explique par l’hégémonie culturelle du Parti communiste.
[...] Quoi qu’il en soit, le marxisme s’effondre dans les années 1980. Un autre paradigme lui est substitué – les droits de l’homme – , et c’est encore à l’aune de ce paradigme qu’on interprète le passé. C’est cela, l’“historiquement correct” : passer l’histoire au crible de l’idéologie du moment. Ce faisant, on commet un anachronisme préjudiciable à la connaissance historique.
[...]. Alors que l’histoire est un domaine éminemment complexe, on cède à la facilité manichéenne (les bons et les méchants) et l’on procède à des réductions abusives en braquant le projecteur sur certains événements, au risque d’en laisser d’autres dans l’obscurité. Anachronisme, manichéisme, réductionnisme : ce sont les trois procédés de la falsification historique, qui sont beaucoup plus subtils que ce qui se faisait en Union soviétique…
[...] Plusieurs controverses ont éclaté sur des sujets de recherche historique, par exemple sur l’esclavage, après la parution d’un livre de l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières : Essai d'histoire globale (Gallimard). Est-ce aussi l’effet de l’historiquement correct ? Absolument. En 2004, cet historien – dont l’ouvrage a reçu plusieurs prix – démontre que l’esclavage n’a pas été seulement le fait des Occidentaux. En 2005, il déclare, au détour d’un entretien à la presse, que « les traites négrières ne sont pas des génocides ». La condition des esclaves était certes atroce, mais l’intérêt des négriers n’était pas de les laisser mourir puisqu’ils tiraient profit de leur vente. Aussitôt, diverses associations lancent une procédure judiciaire et nourrissent une campagne si violente qu’elle provoque la réaction de nombreux historiens : un millier d’entre eux signeront un appel rappelant que l’histoire n’est ni une religion ni une morale, qu’elle ne doit pas s’écrire sous la dictée de la mémoire et qu’elle ne saurait être un objet juridique. C’est à cette occasion qu’est née l’association Liberté pour l’histoire, à l’époque présidée par René Rémond.
[...] Autre polémique, celle qu’a provoquée le livre de Sylvain Gouguenheim, Aristote au mont Saint-Michel : Les racines grecques de l'Europe chrétienne (Seuil), en 2008… Agrégé d’histoire et docteur ès lettres, Sylvain Gouguenheim enseigne l’histoire médiévale à l’École normale supérieure de Lyon. Il souligne dans son livre que l’Occident médiéval n’a jamais été coupé de ses sources helléniques pour au moins trois raisons. Tout d’abord, il a toujours subsisté des îlots de culture grecque en Europe. Ensuite, les liens n’ont jamais été rompus entre le monde latin et l’Empire romain d’Orient. Enfin, c’est le plus souvent par des Arabes chrétiens que les penseurs de l’Antiquité grecque ont été traduits dans les régions passées sous la domination de l’islam. Conclusion : si la civilisation musulmane a contribué à la transmission du savoir antique, cette contribution n’a pas été exclusive ; elle a même été moindre que celle de la filière chrétienne. Ce livre a rapidement déclenché la mise en route d’une machine à exclure visant non seu lement à discréditer son auteur comme historien, mais à l’interdire professionnellement !
Pourquoi ? Parce qu’il est couramment admis que l’Occident n’aurait eu connaissance des textes antiques que par le truchement du monde islamique. L’essor de la culture occidentale ne pourrait donc pas s’expliquer sans l’intermédiation musulmane. Quiconque n’épouse pas cette thèse – enseignée dans les collèges – est voué aux gémonies. Il était naguère impossible de critiquer le communisme, il est aujourd’hui presque interdit d’évoquer l’islam. [...] Le système médiatique français reste politiquement très homogène.
Les programmes d’histoire n’échappent pas à la polémique. L’Éducation nationale est-elle à l’abri de la falsification historique ? Je suis navré de le dire, mais l’Éducation nationale est au coeur de ce système. Les commissions des programmes sont constituées d’enseignants qui, pour beaucoup, sont inspirés par le “pédagogisme” ambiant, donc en accord avec l’idéologie dominante. Le retour à la chronologie est infime, l’histoire est toujours enseignée de façon thématique aux enfants. Qu’un agrégé d’histoire fasse du comparatisme entre les sociétés ou à travers les siècles est très intéressant, mais cela n’est guère adapté à des enfants qui n’ont ni les connaissances ni les repères chronologiques nécessaires. Le problème est d’autant plus important que le système scolaire français est très concentré.

analyseHistoriquement incorrect, de Jean Sévillia, Fayard, 372 pages, 20 €

L'historien à abattre

Le Figaro - 15 juillet 2008 - Paul-François Paoli
Depuis trois mois, un essai sur les racines de l'Europe signé de l'universitaire Sylvain Gouguenheim sème la discorde dans le milieu intellectuel.[...] «Racines», «grecques», «chrétienne» : des mots malsonnants aux oreilles d'une gauche bien-pensante pour laquelle l'Europe ne peut être que sans identité ni frontières."
Cet homme n'imaginait pas qu'il y ait encore en France une police de la pensée. Il a depuis quelques semaines deux pétitions d'universitaires contre lui et subit toutes sortes d'injures. Agrégé d'histoire et germaniste, Sylvain Gouguenheim enseigne l'histoire médiévale à l'École normale supérieure de Lyon. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont un sur les chevaliers teutoniques. Tout allait bien pour lui jusqu'au jour où il s'est piqué de se mêler d'une question hautement sensible : celle, fameuse, de «l'Islam des Lumières». En un mot : entre le IXe et le XIIe siècle, cette civilisation aurait constitué, notamment avec Averroès, un modèle de tolérance et de curiosité intellectuelle, pendant que l'Occident subissait le joug d'une Église obscurantiste et de croisés barbares. Lisant les ouvrages des spécialistes, Gouguenheim entreprend des recherches sur ce qu'il considère comme une vérité partielle, voire partiale. Dans Aristote au Mont-Saint-Michel, publié fin mars, il prétend montrer que, si Averroès a bien été le grand commentateur d'Aristote que l'on sait, il n'a été ni le seul ni le premier. Une autre «filière» a existé qui via Byzance et la Sicile et jusqu'au Mont-Saint-Michel où se trouvait un atelier de copistes au XIIe siècle a transmis l'œuvre du philosophe à travers un autre canal de traductions. Il affirme aussi que, dans le monde musulman, les penseurs grecs traduits en arabe l'ont été, avant tout, par des chrétiens, syriaques notamment. Il rappelle, comme d'autres l'ont fait avant lui, notamment les historiens Pierre Riché ou Jacques Heers, que le «Moyen Âge» occidental n'est pas cet âge sombre que certains se sont complus à dépeindre. La Renaissance a été précédée d'une «renaissance carolingienne» où l'influence de la pensée grecque était déjà significative. Enfin, il formule une question cruciale : pourquoi les Arabes qui ont eu accès à l'héritage grec n'en ont-ils pas fait le même usage que les Européens ?
Sous d'autres cieux, Aristote au Mont-Saint-Michel aurait suscité de doctes débats de spécialistes. En France, où le terrorisme intellectuel a de beaux restes, son succès réactive une de nos spécificités nationales : la machine à discréditer. Le 28 avril, une pétition signée par 200 personnes anciens élèves et enseignants de l'ENS de Lyon, mais aussi personnel universitaire et section syndicale du FSU (sic) accuse Sylvain Gouguenheim d'avoir «commis au minimum une faute, qui procède d'un grave manquement aux principes fondamentaux de la déontologie universitaire pour n'avoir à aucun moment, dans aucun des lieux collectifs, fait état de sa recherche en cours».
Bientôt l'affaire sort des cénacles universitaires. D'autres chercheurs choisissent Libération pour exprimer leur «stupeur» dans une lettre signée, entre autres, par Alain de Libéra, l'auteur de Penser au Moyen Âge. Les gardiens de la doxa sortent de leurs gonds. Le 5 mai, c'est Télérama qui sonne la charge : Gouguenheim est accusé de couver un «répugnant dessein» : celui de «réduire à néant la notion même d'arabité» (sic). D'autres lui reprochent le fait que des sites d'extrême droite aient exploité à son insu des passages de son livre à des fins partisanes. La chasse à l'homme est en cours.
Profondément affecté par ces attaques publiques, Gouguenheim interrompt ses cours. Il est d'autant plus blessé qu'il connaît les instigateurs des pétitions, «signées par des gens qui n'avaient pas lu le livre et l'ont demandé après coup». Ce qu'admet Jean-Claude Zancarini qui a fait circuler la pétition [...], qui reconnaît que ses collègues se sont contentés de «faire confiance» aux organisateurs de la mise au pilori. [...]
Outré par ces attaques, Jacques Le Goff, médiéviste de renommée mondiale, soutient l'accusé. «Son livre est intéressant, quoique discutable», dit-il, remarquant au passage que les plus grands médiévistes se sont abstenus de signer les appels à la vindicte. D'autres prennent plus franchement sa défense. Invité par Alain Finkielkraut à débattre sur France Culture, Rémi Brague explique que le mérite de ce livre est «d'avoir braqué les projecteurs du grand public sur des questions réservées aux spécialistes»...[...]
À Lyon, après la tempête, l'institution universitaire semble vouloir calmer le jeu. Réuni le 19 juin, le conseil scientifique de l'École normale supérieure de Lyon «regrette que les thèses présentées dans l'ouvrage n'aient pas fait l'objet d'une présentation au sein de l'École et appelle à rétablir un climat de confiance au sein de la section histoire médiévale». De leur côté, les élèves de Sylvain Gouguenheim ont signé une pétition de soutien de leur professeur. Mais le mal est fait. Voilà l'auteur marqué au fer rouge de la suspicion. N'était-ce pas l'intention première des pétitionnaires ?

analyse Lancer une pétition contre les travaux d'un historien, est-ce une attitude digne de la recherche scientifique ...?

Pour aller plus loin

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