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Le secteur de l'information et des médias en France :
rôles & responsabilités des journalistes dans la société


Sélection d'extraits d'articles de presse sur des questions et enjeux liés au métier et à la déontologie journalistique:

La mission première du journaliste : distinguer le vrai du faux, défendre les faits contre l'idéologie, et non juger ce qui est bien bien et ce qui est mal

analyse Une dérive actuelle : le système médiatique se soucie de moins en moins d'informer le public et de plus en plus de l'éduquer.

La vérité, ce diamant fragile, par Christophe Deloire

Le Monde - 5 avril 2010 - Christophe Deloire (directeur du Centre de formation des journalistes - CFJ)
En ces temps de crise, la vérité est une valeur sérieusement en baisse. Cette bonne vieille vérité que l'on croyait venue à bout des mythologies, des chimères, des idéologies, vaut désormais moins qu'une incantation de chanteur ou un boniment d'actrice. La France est un pays étrange, sécularisé, dans lequel la vieille morale bourgeoise a été quasi éradiquée, mais où il semble régner plus que jamais la distinction entre les observations qui ont le droit de cité et celles qui en sont bannies. Comme dans les vieilles familles, "toutes les vérités n'y sont pas bonnes à dire". [...]
Qui s'attache aujourd'hui à distinguer simplement le vrai du faux ? La vérité est sans doute une construction du réel, puisqu'elle repose sur un choix immanquablement subjectif de faits, mais elle ne souffre pas la négation du réel, ni la récusation des faits gênants. Ce devrait être le rôle premier des journalistes, de collecter tous les indices possibles pour comprendre le monde et la société, plutôt que de s'instituer en clercs proférant un prêchi-prêcha "responsable" et "moral". Si les journalistes s'avisaient seulement de lever le voile sur la réalité, peut-être seraient-ils plus populaires.
Autant que la crise économique, la défaite de la vérité, et son corollaire, la crise de la liberté d'expression, exaspèrent les Français. Sur certains sujets, le peuple (lecteurs et électeurs) ne supporte plus les leçons administrées par nos clercs autoproclamés. Sur l'immigration, la délinquance, la mondialisation, l'Europe, les communautarismes, les conflits d'intérêt, etc., les Français demandent que les médias leur disent la vérité (c'est-à-dire des vérités qui peuvent être différentes en fonction des lignes éditoriales), au lieu de s'évertuer à empêcher la révélation de faits bruts.
Il est absurde de s'étonner de la "dépression" française. Sans tomber dans la psychologie de bazar, tout corps social dont l'expression est retenue, auquel le déni de réalité est imposé, finit rongé de l'intérieur.
Une fois les éléments sur la place publique, les Français sont assez intelligents pour réfléchir. Quiconque pense le contraire doit proposer aussitôt l'établissement d'un despotisme éclairé à la place de la démocratie.
[...] Sur son blog, Brice Couturier, l'animateur de l'émission "Du grain à moudre", sur France culture, écrit à raison que la gauche bobo est désormais "bimi" : bien intentionnée, mal informée. On pourrait ajouter que la droite l'est autant. Il n'est point besoin d'avoir lu La fabrication du consentement, de Noam Chomsky et Edward Herman, sur "la propagande médiatique en démocratie", pour savoir qu'en adeptes du "deux poids deux mesures", les médias peuvent colporter des intérêts particuliers, qu'ils soient nationaux, particuliers, ou de classe, sous couvert d'une doctrine de bonnes intentions.
[...] Dommage, car comme disait Gandhi, la vérité est "dure comme le diamant et fragile comme la fleur de pêcher". Plutôt que de nous aiguiller tels des magistrats du bien et du mal, les journalistes devraient nous aider à comprendre simplement ce que nous sommes, dans quel monde nous vivons.
L'on se demande parfois qui, de George Orwell, l'auteur de 1984, ou d'Aldous Huxley, celui du Meilleur des mondes, avait le mieux imaginé le monde futur. En tout cas, dans la France de 2010, pas besoin de Big Brother, le divertissement semble pris infiniment plus au sérieux que l'établissement laborieux des faits. Les journalistes devraient choisir leur camp tant qu'il en est encore temps. Les sunlights du spectacle ou la recherche dans les laboratoires du réel.

Déontologie journalistique et manque de professionnalisme des journalistes : les dérives liées au manque de transparence des médias

Le "courtier de la BBC" n'est en fait qu'un simple communicant

L'Expansion - 28 septembre 2011 - L'Expansion.com avec AFP
L'homme présenté comme un courtier par la BBC et qui avait créé le buzz sur cette vidéo en confessant "rêver" de récession a admis être un simple boursicoteur cherchant "à attirer l'attention", dans une interview mercredi au journal britannique Daily Telegraph. Alessio Rastani, basé à Londres, a fait sensation avec son interview lundi sur la chaîne britannique BBC, dans laquelle il assurait aussi que la banque d'affaires américaines Goldman Sachs "dirigeait le monde".
Ses propos très crus avaient suscité des interrogations sur l'identité du jeune homme de 34 ans, mais la BBC avait réagi en assurant n'avoir rien trouvé qui prouverait que M. Rastani n'était pas un courtier. Dans une interview au Telegraph, M. Rastani a reconnu que "boursicoter était comme un hobby". "Ce n'est pas mon boulot. Je suis un orateur. Je parle beaucoup. J'adore l'idée de parler en public", a-t-il ajouté.
"Je cherche à attirer l'attention. C'est la raison principale pour laquelle j'ai accepté d'être sur la BBC", a-t-il reconnu [...].
Il n'a pas non plus travaillé pour d'importantes institutions financières. Il vit dans une modeste maison mitoyenne d'une valeur de 230.000 euros dans le sud de Londres, qui appartient à sa petite amie. Interrogée mercredi, la BBC a maintenu sa position. "Nous sommes satisfaits de l'enquête que nous avons menée (sur Alessio Rastani). Nous n'avons rien à ajouter à nos déclarations d'hier (mardi)", a dit à l'AFP un porte-parole de la BBC. Lors de son interview à la chaîne publique britannique, le jeune homme avait lancé: "J'ai une confession à faire: je vais au lit tous les soirs et je rêve d'une autre récession (...). Personnellement, j'ai rêvé de ce moment depuis trois ans". "Les gouvernements ne dirigent pas le monde. Goldman Sachs dirige le monde", avait-il encore assuré.

Tristane Banon: "La presse de gauche a voulu protéger DSK"

L'Express - 21 novembre 2011 - Tristane Banon, propos recueillis par Renaud Revel
On oublie d'abord que l'affaire Strauss-Kahn, puisque c'est aussi celà dont il s'agit à travers mon histoire, est une affaire qui a intéressé les médias du monde entier. Et que le traitement qui lui a été réservé à l'étranger n'a rien à voir avec celui choisi par les médias français. Il est hallucinant de constater à quel point les médias de ce pays ont protégé, épargné, durant des mois, un homme que la presse étrangère, notamment anglo-saxonne, a parfaitement jugé au regard de ce que l'on savait depuis longtemps et que la justice et la police américaines avançaient.
Les journalistes français, politiques le plus souvent, prisonniers de leurs liens de connivence avec celui qui avait toutes les chances de devenir le prochain président de la République, ont appliqué à cette affaire un traitement indigne de leur carte de presse. Je n'ai jamais compris l'attitude du Monde, je ne m'explique toujours pas le comportement de Libération ou du Nouvel Observateur, si ce n'est que ces journaux de gauche ne voulaient ni brûler une icône, ni injurier l'avenir. Comme si les faits incriminés n'avaient aucun poids, aucune valeur et que seule l'envergure politique de celui que la justice américaine poursuivait alors importait à leurs yeux. La presse de gauche a voulu protéger DSK.
Quant au positionnement du Point, qui a publié des articles très durs me concernant, il faut l'apprécier à l'aune de sa relation à L'Express, journal avec lequel il est en concurrence frontale. On pourrait multiplier les sources d'étonnement à l'infini.
[...] Là où TF1 et Canal+ ont joué un rôle, c'est au regard de l'opinion: celle-ci a basculé après ces différentes interventions. Si bien que du jour au lendemain, les médias ont à leur tour évolué: convaincante, à leurs yeux, face à Denisot ou à Ferrari, je devenais soudainement crédible et donc fréquentable. [...] Ceux dont je n'avais plus de nouvelles depuis des mois dans les médias se sont brutalement réveillés: Banon devenait l'urgence.
Et tout cela tient à quoi? A quelques minutes d'un passage télé! DSK aurait pu être très bon sur TF1 et il a été extraordinairement mauvais. J'aurais pu me vautrer sur cette même chaîne et j'ai été bonne. Imaginez l'inverse dans les deux cas? [...] Car j'ai mesuré à quel point mon histoire ne tenait qu'à un fil, à la qualité d'une prestation télé et son écho médiatique. La télévision est une caisse de résonnance qui vous sublime ou vous massacre. Un trompe-l'oeil aussi. Personne ne s'est posé la question de savoir si j'avais menti ce fameux soir sur TF1, avec tout le talent du monde ou les ressorts d'une comédienne sortie du cours Florent.
Du poids de l'image... Et de l'extraordinaire superficialité des médias français. J'ai pu mesurer à quel point la presse internationale - du New York Times au Times, en passant par le Herald Tribune, dont j'ai rencontré les journalistes, et jusqu'à la plupart des grands quotidiens européens que j'ai dévorés - n'avaient que faire de mon passage sur une chaîne. Une seule chose importait à leurs yeux: les faits, rien que les faits. Que s'est-il passé avec DSK? Il y a que les journalistes français se sont imaginés que je pouvais mentir. C'est moins les faits incriminés et la procédure alors en cours qui les intéressaient, que ma vie privée, que l'on fouillait avec obstination. La vie privée de DSK devait être protégée, mais la mienne était consciencieusement labourée. [...]
La seule question que se posaient les journalistes étrangers était de savoir pourquoi il avait fallu attendre si longtemps, huit ans et demi, pour que cette affaire éclose et qu'un homme d'une telle stature ait pu échapper à des poursuites? Les questions étaient simples: pourquoi la presse française, qui connaissait DSK, a-t-elle fait preuve d'autant d'indulgence coupable? Pourquoi les journalistes français ont-ils si longtemps épargné celui sur lequel couraient tant de rumeurs insistantes? Pourquoi ne m'avait-on jamais écoutée?
En France, les interrogations des journalistes étaient tout autres. J'entendais: "Pourquoi a-t-elle temporisé? Est-elle équilibrée? Dit-elle la vérité? Participe-t-elle à une campagne de dénigrement, de déstabilisation de DSK? Pour qui roule Banon? Est-elle instrumentalisée par sa mère? [...]
[...] La presse [...] se contrefiche des dégâts qu'elle peut parfois causer et qui va au plus simple. Je me souviens avoir donné à des journalistes, à l'époque, l'adresse de la garçonnière où DSK m'avait emmenée et où il avait l'habitude d'emmener ses conquêtes. Aucun d'entre eux n'est allé voir. Alors qu'aujourd'hui, tous ont fait le siège du Carlton de Lille. Allez comprendre...
Il est à souhaiter que cet épisode fasse réfléchir et modifie les pratiques journalistiques d'un bon nombre dans ce pays. Comment se fait-il que la quasi-totalité des médias étrangers ont titré, lors de la dernière audience, décisive, à New York, sur les faits reprochés à DSK, quand les médias français décidaient de faire leurs manchettes sur le classement sans suites de son affaire? Une seule et même affaire et deux traitements journalistiques distincts.

"Les journaux doivent montrer qu'ils ont une vision du monde et la défendre"

Le Monde - 7 septembre 2010 - Jay Rosen (professeur de journalisme à l’université de New York), propos recueillis par Xavier Ternisien
Jay Rosen est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes américains de la presse et un "gourou" des nouveaux médias. Professeur de journalisme à l’université de New York, il était à Paris, jeudi 2 septembre, pour la leçon inaugurale de l’Ecole de journalisme de Sciences Po.
"La vie politique est de plus en plus clivée, la confiance dans les institutions diminue. La position des médias traditionnels, celle du journaliste qui se considère comme objectif, non partisan, au centre, etc., n’est plus crédible. L’attitude qui consiste à dire: "Il a dit…, elle a dit…, nous ne savons pas quelle est la vérité, faites-vous votre idée" est de moins en moins tenable.
Mon conseil est de dire la vérité aussi clairement qu’on peut, mais également de préciser au lecteur d’où l’on parle, de jouer la transparence. Prenez le cas de l’hebdomadaire britannique The Economist. Il a une vision du monde: le capitalisme international, le libéralisme économique et les idées de la "upper class" britannique. L’absence de point de vue, qui était la position de Newsweek par exemple, n’est plus crédible. Il faut montrer qu’on a une vision du monde et la défendre."

Nagui : "Jack Lang m'a saoulé !"

Le Point - 12 mars 2010 - Emmanuel Berretta
"Jack Lang m'a passé 25 coups de fil avant les Victoires pour que je parle de lui et qu'on le montre à l'antenne... Ce que les téléspectateurs ne voient pas, c'est que dès qu'ils ont été cités à l'antenne, la plupart des politiques quittent la salle. Jack Lang n'est pas resté jusqu'au bout de la cérémonie. Et c'est tous les ans comme ça... "

Hyprocrisie des journalistes, pourtant grands donneurs de leçons pour les autres

analyse Cette hypocrisie, ou ce manque de transparence, ressentis par les lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs est à double sens : de la part des médias eux-mêmes, et de la part de ceux qui utilisent les médias pour promouvoir leur personne ou leurs objectifs.

La face cachée du Canard - Que les gros salaires lèvent la palme

L'Express - 19 novembre 2008 - Karl Laske, Laurent Valdiguié
Les journalistes Karl Laske et Laurent Valdiguié publient chez Stock Le vrai Canard, une enquête sur les coulisses du célèbre hebdomadaire satirique, sur son fonctionnement et ses scoops. [...] Les journalistes du Canard sont parmi "les mieux payés" de la place de Paris, et ils le savent bien. "Les rédacteurs ont un salaire fixe - le salaire moyen se situant aux alentours de 3 750 euros - trois mois de salaire double et une prime versée en deux fois." Leur salaire est généralement doublé. Et 7 500 euros n'est encore qu'un salaire mensuel moyen d'un journaliste confirmé. Selon nos informations, les dirigeants du Canard, quant à eux, émergent à hauteur de 200 000 euros net annuels. Ce qui les place dans la fourchette des meilleures rémunérations de la "grande presse".

Canard enchaîné - Un Canard laqué or

L'Express - 19 novembre 2008 - Karl Laske, Laurent Valdiguié
Les journalistes Karl Laske et Laurent Valdiguié publient chez Stock Le vrai Canard, une enquête sur les coulisses du célèbre hebdomadaire satirique, sur son fonctionnement et ses scoops. [...] Le Canard est riche. Vraiment riche. De plus en plus riche. En 2008, il dispose de 91,7 millions d'euros de réserves. La presse qui reprend, parfois chaque semaine, les informations de l'hebdomadaire s'intéresse très rarement à l'entreprise qui l'édite, à sa gestion, à son argent. Comme à sa situation sociale, d'ailleurs. On admire ses résultats: 6,2 millions d'euros de bénéfice net en 2007 ; 7,7 millions en 2006 ; 5,9 millions en 2005 ; 4,9 millions en 2004 ; 4,7 en 2003... [...] En 2006, Le Canard a enregistré une plus-value exceptionnelle en vendant des bons du Trésor arrivés à échéance. [...]

Indépendance des médias : les relations ambiguës entre médias, journalistes et hommes politiques (liens personnels et financiers)

Journalistes et politiques : liaisons dangereuses ?

Le Monde Magazine - 2 décembre 2011 - Judith Perrignon
A l'origine, des journalistes en costume interviewaient les politiques en costume. Puis sont arrivées des journalistes en jupe... Retour sur un demi-siècle d'histoires de séduction entre presse et pouvoir.
La faute à ces liaisons désormais officielles, à ces soirs de primaire où la fille de la télé grimpe et exulte sur la petite estrade du challengeur, à un destin présidentiel noyé dans les réseaux de prostitution, la question revient de plus en plus souvent, de plus en plus directe et de plus en plus affirmative : vous couchez ? Vous, femmes journalistes.
Allez plaider la vertu, dire que le pouvoir n'a rien d'aphrodisiaque, que ses prétendants vous laissent de glace, que quelques-unes oui, mais pas toutes, loin s'en faut... c'est peine perdue ! Les pièces à conviction sont sur la table et dans tous les journaux qu'ils soient people ou sérieux. Les bans sont publiés. Il suffit de découper selon les pointillés : au PS exit le couple DSK/Sinclair, voici François Hollande/Valérie Trierweiler, journaliste politique de Paris Match qui a longtemps chroniqué les faits et gestes de l'actuel candidat. Entre-temps la primaire a mis en scène les inséparables Arnaud Montebourg et Audrey Pulvar. Et aux dernières nouvelles, Michel Sapin va convoler avec une journaliste des Echos. A droite, il est de notoriété qu'entre son divorce d'avec Cécilia et son remariage avec Carla, Nicolas Sarkozy se consola auprès de journalistes, au point d'envisager un moment l'avenir avec l'une d'elles, que Marie Drucker était sur le point d'épouser François Baroin avant de le quitter, que Jean Louis Borloo vit avec Béatrice Schönberg...
Le poison est là : journalisme et politique s'en vont bras dessus bras dessous conquérir les palais de la République et dégringolent ensemble depuis des années dans l'estime populaire. Que s'est-il passé ?
"VOUS ÊTES UN BATAILLON DE CHARME, VOUS ALLEZ LES FAIRE PARLER"
Au commencement était un monde d'hommes, couleur gris costume, une époque avec une seule chaîne de télé et des journalistes endimanchés comme pour la messe lorsqu'ils allaient aux conférences de presse du Général. Vinrent les Amazones. Ainsi Françoise Giroud appelait-elle les trois jeunes femmes qui constituaient le service politique de L'Express, qu'elle dirigeait avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, au mitan des années 1960 : Michèle Cotta, Irène Allier et Catherine Nay. Leur présence n'était pas le fruit du hasard, c'était un choix, un véritable casting. De belles et jeunes journalistes encore ingénues. On confia la gauche à celle qui était de gauche et la droite à celle qui était de droite. La légende ajoute qu'on leur avait donné carte blanche. Catherine Nay se rappelle Jean-Jacques Servan-Schreiber expliquant que les femmes mieux que les hommes pourraient "mettre de la chair derrière les idées", "incarner la politique", offrir des personnages "à l'ingénieur de Grenoble ou au pharmacien de Carpentras" ; elle se rappelle Françoise Giroud ajoutant : "De toute façon, un homme qui fait de la politique répond obscurément au désir de sa mère." Michèle Cotta se souvient de Jean-Jacques Servan-Schreiber affirmant : "Vous êtes un bataillon de charme, vous allez les faire parler", et Giroud ajoutant en aparté : "Attention quand même où vous mettez les pieds."
Mis bout à bout, les mots parlent de charme, de chair, de psychologie féminine, de l'homme derrière la fonction... De rapprochement plus que d'irrévérence. La critique, les patrons s'en chargeaient à coup d'édito. Comme prévu, Catherine Nay, fille de gaulliste pas rebelle pour un sou, débarquant vêtue d'une minijupe bleu marine, de cuissardes blanches et d'un long manteau ouvert fit le même effet à l'Assemblée que le premier lâcher de ballons en couleurs dans la lucarne jusque-là en noir et blanc. "Aujourd'hui, je me demande : mais comment ai-je pu ?", sourit-elle.
Ce qui devait arriver arriva : Catherine Nay tapa dans l'oeil du baron gaulliste Albin Chalandon. Il comptait vingt-quatre ans de plus qu'elle, elle le trouva bel homme ; ils ne se marièrent pas, il l'était déjà. Il fut ministre par deux fois, elle poursuivit sa carrière de commentatrice politique, tout en dînant avec les barons du gaullisme, et sans se demander si tout cela était compatible. "Je ne me suis jamais prise pour sa conseillère, affirme-t-elle. Je ne me mêlais pas de ce qu'il devait faire ou dire."Les Amazones vieillissaient dans un mélange de légèreté et de fierté, filles d'une époque qui avait tout bousculé tandis que d'autres générations de jeunes femmes arrivaient. Sorties des écoles, elles débarquaient dans les journaux, les radios les télés et... leurs rubriques politiques. On leur confiait toujours les couloirs plutôt que les éditos.
Munies de crayon, de micro ou escortée d'une caméra, elles se mirent à arpenter les congrès des partis, la salle des Quatre colonnes à l'Assemblée nationale, les conférences de presse, la sortie du conseil des ministres. Elles se fondaient dans le paysage, riaient comme les autres aux secrets de Polichinelle que se répétait cette profession bavarde. L'histoire de cette voix reconnaissable entre toutes qui s'inventait un nom pour appeler sa maîtresse dans la salle de rédaction - à chaque fois faussement sérieux, celui qui décrochait demandait : "De la part de qui ?" L'anecdote de ce responsable communiste racontant au téléphone le détail d'un bureau politique à une journaliste, par ailleurs allongée à côté d'un ténor socialiste agrippé à l'écouteur (petit accessoire aujourd'hui disparu). Les nouvelles recrues du journalisme connaissaient aussi la légende des pionnières, les mots de Giroud qui, avec le temps, prenait l'air d'une mère maquerelle, et elles juraient que c'était comme ça avant...
Et pourtant, à l'Assemblée, il leur suffisait d'ouvrir les yeux, des mots doux circulaient parfois entre les tribunes de presse et l'hémicycle et l'huissier les portait avec cérémonie.
"Parce que je n'en connais pas", répondit Françoise Sagan lorsqu'on lui fit remarquer qu'elle n'avait jamais couché avec un ouvrier. Le monde politique pourrait dire la même chose. Il est clos. En décalage horaire - des séances de nuit à l'Assemblée nationale, des voyages, des hôtels, des samedis, des dimanches au travail... Il est circulaire aussi. Le politique dévore la presse, les sons et les écrans. C'est son miroir du matin au soir, il s'y regarde, scrute ses points forts, ses points faibles, sa courbe de popularité, ce qu'il dit, ce qu'on dit de lui. Il ne se perd jamais de vue. Il parle "off" ou "on" au journaliste, son pouvoir dans son parti passe aussi par la place qu'il occupe, ou l'empreinte qu'il laisse dans les médias. Les puissants d'aujourd'hui, Sarkozy comme Hollande, furent de très bonnes sources quand ils étaient seconds couteaux. Parallèlement le journaliste sera qualifié de "bon" dès lors qu'il aura accès à l'homme politique, à ses confidences, à l'envers du décor. Il y a, en quelque sorte, une communauté d'intérêts entre les deux, un jeu d'attraction-répulsion autour d'une frontière ténue, qui peut tenir, de nombreuses et longues carrières le prouvent, ou pas... Ce monde clos produit croisements, regards, frôlements.
LONGTEMPS L'HOMME POLITIQUE NE DIVORÇA PAS
Mais ce serait misogynie ordinaire que de ne voir que les femmes dans le lit d'un homme politique. On ne commente jamais les liens privilégiés que certains journalistes masculins développent avec les hommes politiques. [...] Et rien ne permet d'affirmer que la relation sexuelle entraîne une plus grande connivence qu'une longue amitié, si ce n'est cette vieille idée de la soumission de la femme à l'homme, par le corps et la pensée. "Une fois passée de l'autre côté, tu ne disparais pas. Ta personnalité, tes réflexes et ton regard de journaliste sont encore là, et c'est très compliqué à gérer", raconte l'une d'elles.
Longtemps l'homme politique ne divorça pas. Et puis Michel Rocard fit de son divorce une annonce, c'était en fait son second. Et Anne Sinclair épousa Dominique Strauss-Kahn - elle était alors plus célèbre que lui -, puis Alain Juppé convola avec Isabelle Legrand-Bodin, journaliste à La Croix. Le secret devenait public, l'illégitime légitime. Enfin on assista à l'incroyable en avril 1992 : l'interview du président Mitterrand par deux femmes de ses ministres, Christine Ockrent et Anne Sinclair. La barrière avait sauté, dynamitée par la gauche peut-être parce que le journalisme est une profession majoritairement de gauche, et par la télévision, devenue omnipotente. La politique et la télé, ce sont deux narcissismes qui se rencontrent, deux mondes aux yeux vissés sur leurs courbes d'audience et popularité. L'homme politique qui épouse la présentatrice vedette, l'acteur et le commentateur unis, c'est le passage de l'autre côté du miroir, la sincère alliance du gagnant-gagnant. Ceux-là allaient faire des petits, on le voit aujourd'hui.
On passa d'un coup du secret à l'exhibition. Il fallut bâtir à la hâte quelques digues, édicter un nouveau règlement hygiéniste. Anne Sinclair renonça à "7 sur 7" quand DSK devint ministre pour la deuxième fois. Béatrice Schönberg au "T" au moment de la présidentielle de 2007. Récemment Paris Match, employeur de Valérie Trierweiler, possible future première dame, a diffusé un communiqué expliquant que le magazine et la journaliste "sont convenus d'un commun accord que Valérie, qui continue d'être une journaliste de plein exercice du magazine, s'abstiendrait désormais et pour la durée de la campagne présidentielle de toute participation à la vie collective du journal (conférences de rédaction, bouclages)." Les journalistes politiques continuent d'écrire ou d'apparaître, mais côté culture, people, divertissement.

Tous les matins, Frêche achète la presse locale (et ses journalistes)

Marianne - 25 février 2010 - Tefy Andriamanana
Quand le pouvoir politique veut mater les journalistes récalcitrants rien de tel que l'arme financière. Exemple : les journaux locaux regorgent d’annonces légales, notamment pour des appels d’offre issus des collectivités locales. Une manne dans une période où les ventes et les budgets publicitaires sont en berne. Une subvention publique déguisée qu’on peut cesser de verser sans avoir de compte à rendre quand des journalistes ont la mauvaise idée de déplaire.
Une pratique très répandue, dont certains élus abusent. Au premier rang: Georges Frêche, président de la Région Languedoc-Roussillon et président de la Communauté d’agglomération de Montpellier.
Dépendance financière. En 2005, mécontent d’un article paru dans le Midi libre sur son bilan à la tête de la région, Frêche coupe les vivres pendant un an au quotidien régional [...]. La perte avait été évaluée à l'époque à 3 millions d’euros par le journaliste de Montpellier Journal Jacques-Olivier Teyssier. Chiffre confirmé à Marianne2 par la régie publicitaire sachant que, cette année-là, le résultat net du journal était de 12,5 millions d’euros et subissait une perte de 4,6 millions d’euros en 2007.
[...] Evidemment, Frêche n’a pas le monopole de ce genre de pratiques. Pour Jacques-Olivier Teyssier, joint par Marianne2, « Frêche ou pas pas Frêche, les choses ne changeront que s'il y a une loi ou une organisation qui empêche un élu d'utiliser l'arme des publicités et des annonces légales. Sinon, il se trouvera toujours quelqu'un pour l'utiliser. ».
[...] Teyssier évoque aussi le cas de La Gazette de Montpellier. Selon lui, l'hebdomadaire serait également largement bénéficiaire des annonces légales de Frêche et, de ce fait, très reconnaissant envers ce dernier. [...]
Communication onéreuse. Mais Frêche peut aussi se passer des médias et aime communiquer directement avec le public. Ses dépenses de communication pour le Conseil Régional atteindraient ainsi des montants exorbitants… mais difficiles à calculer. [...] Symbole des dérives de la communication à la sauce Frêche, la campagne menée du printemps 2004 à l’automne 2005 pour rebaptiser la région «Septimanie». Un projet avorté qui a coûté 15 millions d’euros aux contribuables languedociens.

Pour aller plus loin

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