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Politiquement correct, tabous publics et auto-censure médiatique : jusqu'où va la liberté d'expression ?

La liberté d'expression menacée de censure par le régime des tabous et les ayatollahs du politiquement correct ?

Dossier d'information et de réflexion - basé sur une sélection structurée d'extraits d'articles de presse de référence - sur la défense de la liberté d'expression dans les médias, mise en danger par le développement de l'autocensure et de la judiciarisation des opinions, et les débats autour de ses limites :

Politiquement correct et bien-pensance : des menaces de censure contre l'art et la culture française

Faut-il interdire ces auteurs classiques

Le Figaro - 21 septembre 2009 - Christian Authier
Racisme, misogynie, mépris envers les « seniors » ou les handicapés, apologie du tabac, de l'alcool ou du tourisme sexuel : l'histoire de la littérature abonde de classiques qui tomberaient aujourd'hui sous le coup de la loi. Après l'affaire « Tintin au Congo », qui voit des plaignants réclamer purement et simplement le retrait de l'album d'Hergé pour son caractère « raciste », nous avons retrouvé dans le patrimoine littéraire mondial d'autres oeuvres qui pourraient faire les frais d'un certain politiquement correct.
Apologie de l'alcool : Alexandre Dumas [...]
Apologie du tabac : Sacha Guitry [...]
Racisme antivieux : Pierre de Ronsard [...]
Apologie de l'esclavage : Margaret Mitchell [...]
Anti-écologisme : Aragon [...]
Handiphobie : Victor Hugo [...]
Misogynie : Freud [...]

analyse Des citations de chaque auteur sont mentionnées dans l'article source (accessible en cliquant sur le titre de l'article)

Poids de la pression "morale" et puissance de l'autocensure des journalistes

La vérité, ce diamant fragile, par Christophe Deloire

Le Monde - 5 avril 2010 - Christophe Deloire (directeur du Centre de formation des journalistes - CFJ)
En ces temps de crise, la vérité est une valeur sérieusement en baisse. Cette bonne vieille vérité que l'on croyait venue à bout des mythologies, des chimères, des idéologies, vaut désormais moins qu'une incantation de chanteur ou un boniment d'actrice. La France est un pays étrange, sécularisé, dans lequel la vieille morale bourgeoise a été quasi éradiquée, mais où il semble régner plus que jamais la distinction entre les observations qui ont le droit de cité et celles qui en sont bannies. Comme dans les vieilles familles, "toutes les vérités n'y sont pas bonnes à dire".[...]
Qui s'attache aujourd'hui à distinguer simplement le vrai du faux ? La vérité est sans doute une construction du réel, puisqu'elle repose sur un choix immanquablement subjectif de faits, mais elle ne souffre pas la négation du réel, ni la récusation des faits gênants. Ce devrait être le rôle premier des journalistes, de collecter tous les indices possibles pour comprendre le monde et la société, plutôt que de s'instituer en clercs proférant un prêchi-prêcha "responsable" et "moral". Si les journalistes s'avisaient seulement de lever le voile sur la réalité, peut-être seraient-ils plus populaires.
Autant que la crise économique, la défaite de la vérité, et son corollaire, la crise de la liberté d'expression, exaspèrent les Français. Sur certains sujets, le peuple (lecteurs et électeurs) ne supporte plus les leçons administrées par nos clercs autoproclamés. Sur l'immigration, la délinquance, la mondialisation, l'Europe, les communautarismes, les conflits d'intérêt, etc., les Français demandent que les médias leur disent la vérité (c'est-à-dire des vérités qui peuvent être différentes en fonction des lignes éditoriales), au lieu de s'évertuer à empêcher la révélation de faits bruts.
Il est absurde de s'étonner de la "dépression" française. Sans tomber dans la psychologie de bazar, tout corps social dont l'expression est retenue, auquel le déni de réalité est imposé, finit rongé de l'intérieur.
Une fois les éléments sur la place publique, les Français sont assez intelligents pour réfléchir. Quiconque pense le contraire doit proposer aussitôt l'établissement d'un despotisme éclairé à la place de la démocratie.
Etonnant paradoxe. L'humoriste de France Inter Stéphane Guillon peut raconter n'importe quoi, décrire untel en nazi et telle autre en "petit pot à tabac", il peut user d'une rhétorique déshumanisante, animalière, tracer des portraits diffamatoires sans se renseigner un instant sur la réalité de ce qu'il prétend "caricaturer", il passe pour un parangon de la liberté d'expression. Tout est autorisé au divertissement, même les pires insinuations. L'air du temps spectaculaire préfère la méchanceté infondée au souci de l'exactitude.
Sur son blog, Brice Couturier, l'animateur de l'émission "Du grain à moudre", sur France culture, écrit à raison que la gauche bobo est désormais "bimi" : bien intentionnée, mal informée. On pourrait ajouter que la droite l'est autant. Il n'est point besoin d'avoir lu La Fabrique du consentement, de Noam Chomsky et Edward Herman, sur "la propagande médiatique en démocratie", pour savoir qu'en adeptes du "deux poids deux mesures", les médias peuvent colporter des intérêts particuliers, qu'ils soient nationaux, particuliers, ou de classe, sous couvert d'une doctrine de bonnes intentions.
Que faire ? Mettre fin, immédiatement, à la traque du "dérapage" dans nos journaux. Vous avez remarqué ? Pour peu que l'on s'écarte de la pensée en ligne droite, c'est le "dérapage". Ceux qui sortent de la route doivent recevoir une leçon, pour l'exemple. Qu'ils votent "non" sur un traité constitutionnel européen, qu'ils soient favorables à une réflexion sur le protectionnisme, que le métissage général ne soit pas leur seul horizon politique, qu'ils dénoncent des conflits d'intérêt dans la société, ils doivent être remis dans le droit chemin. Ou éliminés dans le bas fossé du débat.
Dommage, car comme disait Gandhi, la vérité est "dure comme le diamant et fragile comme la fleur de pêcher". Plutôt que de nous aiguiller tels des magistrats du bien et du mal, les journalistes devraient nous aider à comprendre simplement ce que nous sommes, dans quel monde nous vivons.
L'on se demande parfois qui, de George Orwell, l'auteur de 1984, ou d'Aldous Huxley, celui du Meilleur des mondes, avait le mieux imaginé le monde futur. En tout cas, dans la France de 2010, pas besoin de Big Brother, le divertissement semble pris infiniment plus au sérieux que l'établissement laborieux des faits. Les journalistes devraient choisir leur camp tant qu'il en est encore temps. Les sunlights du spectacle ou la recherche dans les laboratoires du réel.

Robert Ménard “On n’ose plus braver la censure”

Valeurs Actuelles - 1 avril 2010 - Robert Ménard (fondateur de l’association Reporters sans frontières, directeur de la revue "Médias"), propos recueillis par François d'Orcival
Il a animé pendant vingt ans l’association Reporters sans frontières qu’il avait fondée, défendant sur tous les fronts la liberté des journalistes. Aujourd’hui directeur de la revue "Médias", il a publié (en 2003) un livre intitulé "la Censure des bien-pensants" avant de raconter ce que fut sa bataille contre la censure chinoise dans "Des libertés et autres chinoiseries", en 2008. Robert Ménard fut porté en triomphe par ces mêmes médias qui le dénoncent aujourd’hui, pendant que quelques sites Internet font de lui la cible d’attaques ignobles. Pourquoi ? [...]
Où en est la liberté d’expression? " En France, tout le monde est “pour” mais chacun ajoute : “sauf…”. On a remplacé ce que fut la censure de l’Église aux siècles anciens, ou la censure d’État, par celle des associations. Chaque lobby, chaque sensibilité, chaque communauté se crée ainsi un espace où il est désormais impossible de parler librement. Des coalitions d’intérêts se sont constituées, qui, chacune dans sa “niche”, entendent faire la loi. À quoi s’ajoute une judiciarisation générale. Chaque fois que vous prononcez un mot qui n’a pas l’heur de plaire à tel ou tel, on vous menace des tribunaux. D’où l’effet d’autocensure : la seule menace d’un procès fait de vous un paria, vous êtes disqualifié et vous finissez par perdre toute liberté. "
Le plus surprenant est que les médias se soient à ce point mis de la partie… " Comme les journalistes ne veulent pas prendre le risque de choquer tel ou tel, d’avoir des soucis avec tel ou tel lobby, l’autocensure qu’ils pratiquent est bien plus puissante que toutes les pressions économiques ou politiques. [...] Les journalistes qui aiment tant dénoncer les pouvoirs se transforment à leur tour en censeurs au petit pied : l’un a le droit de parler, tandis que tel autre ne le “mérite” pas. La France a pourtant besoin de débats, y compris entre points de vue extrêmes : c’est cela qui renforce la cohésion nationale. "
Quels sont donc les sujets qui ont provoqué ces attaques contre vous ? " Il y en a deux. D’abord, sur Paris Première, j’ai expliqué, à propos du projet de diffusion dans les écoles d’un dessin animé sur deux petits poissons homosexuels, que ce genre de débat me semblait prématuré en classe primaire. J’ai ajouté que, en tant que parent, je préférerais que mes enfants ne soient pas homosexuels… Évidemment, si l’un d’eux l’était, je ne l’aimerais pas moins. Mais la vie est suffisamment compliquée pour leur souhaiter des difficultés supplémentaires… Que n’avais-je dit ? J’ai immédiatement reçu un tombereau d’injures, on a publié mon adresse sur Internet, menacé ma femme. Quant à ceux qui étaient d’accord avec moi, ils m’ont conseillé de ne plus aborder le sujet. On m’a même demandé des excuses publiques : mais s’excuser de quoi? "
Un mois plus tard, au micro de France Inter, j’ai affirmé à propos de la peine de mort que son application à un criminel comme Dutroux ne m’aurait pas vraiment empêché de dormir… Ajoutant que j’en ai assez de voir classer l’humanité en deux catégories : les gentils opposés à la peine de mort et les barbares de l’autre côté. Là encore, un déluge. J’avais, il est vrai, aggravé mon cas en affirmant, à propos de l’Église et du mariage des prêtres, que la modernité ne me semblait pas être une valeur en soi…
N’avez-vous pas l’impression que cet état de censure ne cesse d’empirer ? " Personne n’ose plus s’y opposer. Même les mots sont pipés.Vous ne devez plus dire “Noir” mais “Black” ou même “non-Blanc”... Désormais, chacun se pose en victime. C’est la loi des groupes de pression. Les politiques en ont peur et les médias abdiquent. Après tout, la formule d’Éric Zemmour était peut-être à l’emporte-pièce, mais enfin, il avait bien le droit de le dire ! "

Délit d'opinion et judiciarisation de la pensée et des débats d'idées

Si je soutiens Zemmour, c'est pour défendre la liberté d'expression

Le Nouvel Observateur - 30 mars 2010 - Philippe Bilger (avocat général près la cour d'appel de Paris), interview par Sarah Halifa-Legrand
Je souhaite un renversement de la charge républicaine de la preuve. Aujourd'hui, c'est aux personnalités qui usent de la liberté d'expression de se justifier. Alors que cela devrait être à ceux qui les accusent de prouver que les propos qu'ils incriminent sont scandaleux. A aucun moment la Licra ou le CSA ne se sont demandés si les propos de Zemmour pouvaient être vrais ou faux. On s'est simplement indigné devant le fait qu'il ait exprimé une opinion considérée comme anti-humaniste sur un sujet sensible. Je constate qu'à chaque fois qu'un propos est taxé de scandaleux, on assiste de plus en plus au même processus : c'est la décence ou l'indécence républicaine qui prime sur la vérité.
[...] Cela témoigne d'un phénomène inquiétant : de plus en plus, dès qu'on use de la liberté de parole sur des sujets sensibles, des associations portent plainte, ce qui aboutit à un mouvement de contrition et d'excuses de la part de celui qui est attaqué. Or, ma vision en matière de liberté d'expression est que je préfère l'affrontement d'idées dans l'espace démocratique que la judiciarisation des idées. Car si, en apparence, cette judiciarisation donne l'image d'une société de droit, elle témoigne en fait de la fragilité de cette société qui a tellement peur du débat d'idées qu'elle éprouve le besoin de se réfugier dans la loi. Cette société est malade, elle n'a plus confiance en elle, on ne voit pas plus loin que le bout de son nez et on refuse le dialogue contradictoire. J'ai donc des scrupules à défendre cette judiciarisation poussée à l'extrême qui fait que les citoyens s'excusent pour leurs idées sans que cela permette d'ouvrir le débat.
[...] L'interdiction bienséante de parler de certains sujets empêche-t-elle le racisme et l'antisémitisme ? Ne serait-ce pas, au contraire, une manière honorable de parler de ces sujets qui peut tarir les sources du racisme et de l'antisémitisme ? Non seulement je ne suis pas sûr que cette bienséance soit le meilleur rempart mais je crois aussi qu'elle peut créer à la longue une explosion bien plus grave.
[...] Il y a un point commun : on interdit une opinion car on juge qu'elle dépasse les limites de la bienséance. Pourquoi [Robert] Ménard n'aurait-il pas le droit de dire qu'il n'est pas contre la peine de mort ? Je ne suis pas de son avis, mais ce n'est parce qu'aujourd'hui on estime qu'il n'est pas bienséant de tenir de tels propos qu'il faut le lui interdire et crier au scandale !

Bilger-Zemmour: Une dangereuse judiciarisation des idées

Le Journal du Dimanche - 24 mars 2010 - Philippe Bilger (avocat général à la Cour d'appel de Paris), propos recueillis par Anne-Charlotte Dusseaulx
Sur le plan des propos qui lui sont prêtés, je considère qu'il a le droit de les dire. Pas un instant quelqu'un ne s'est posé la question de la vérité ou du mensonge de ses dires, mais a simplement adopté une position d'indignation. Je suis étonné par cette espèce de dérive contemporaine. A chaque fois qu'une personne use de la liberté d'expression, c'est à elle de se justifier, alors que j'aurais plutôt tendance à penser que ce sont ceux qui sont porteur d'une censure réelle ou virtuelle qui devraient justifier celle-ci. C'est un peu le monde à l'envers. Eric Zemmour a tenu ces propos dans le cadre d'un débat où il répondait d'ailleurs à des réactions très vives de l'autre partie. Immédiatement, cela fait scandale. Moins sur le fond des propos mais parce qu'un homme a eu l'audace d'aborder ce thème d'une manière qui apparaît vigoureuse voire brutale.
Ce ne sont pas des propos racistes. Le racisme est une qualification trop grave pour être ainsi galvaudé. Si on veut avoir une conception authentique de la liberté d'expression, cela va nous conduire parfois à lui donner une tonalité qui va nécessairement déplaire. La conception de cette liberté est tellement tiède et aseptisée qu'on estime qu'elle devrait conduire à ne jamais faire de mal à quiconque. Mais alors ce n'est plus de la liberté d'expression. Tout ce qui n'est pas interdit expressément par la loi pénale a le droit d'exister et c'est une chance pour la démocratie. Le processus aussi me préoccupe: une liberté d'expression qui, au lieu d'être assumée, est contestée d'emblée, une menace de poursuite, une lettre d'excuses? Nous allons continuer combien de temps comme ça? Je pense que c'est parce que l'on n'ose pas aborder de front certains de ces domaines sensibles qu'au contraire on risque d'ouvrir un immense espace à des tendances politiques, à des mouvances discutables, qui viendront s'emparer du désert dans lequel la pensée unique nous place. Je crois beaucoup à l'idée de la liberté d'expression comme valeur républicaine et je suis préoccupé de voir que ce lien fondamental est en train de s'effriter.

Le règne des censeurs, faux défenseurs de la liberté d'expression mais vrais dangers

analyse La Halde, certains animateurs et humoristes médiatiques, des associations représentant les intérêts de minorités agissantes, se veulent les chantres de la liberté et de la démocratie alors qu'ils sont les fossoyeurs de la liberté d'expression

Stéphane Guillon, le clown censeur

L'Express - 13 mars 2009 - Raphaël Enthoven
On peut rire de tout, bien sûr. Mais il y a une différence entre rire de tout et se moquer de quelqu'un. Ceux qui l'oublient fabriquent de la censure en croyant célébrer la liberté. Quand l'humoriste Stéphane Guillon, sur France Inter, tout à l'unisson d'une opinion cannibale, s'éclate sur la "braguette rapide" de Dominique Strauss-Kahn, le "physique de petit pot à tabac" de Martine Aubry ou le "balai dans le cul" de Jean-Michel Aphatie, il parle non pas en homme libre, mais en censeur.
Le fait de brandir la "liberté d'expression" pour justifier les sketchs de Guillon n'a aucun sens; autant invoquer la liberté de mouvement pour se donner le droit de taper sur son voisin.[...] L'outrance de Guillon ressemble à la liberté du sniper à l'abri derrière sa meurtrière.
Dans L'Enracinement, la philosophe Simone Weil écrit: "La liberté d'expression totale, illimitée, pour toute opinion quelle qu'elle soit, sans aucune restriction ni réserve, est un besoin absolu pour l'intelligence." Elle ajoute un peu plus loin (et sans se contredire en rien) que "les publications destinées à influer sur ce qu'on nomme l'opinion ne doivent porter aucun préjudice illégitime à aucun être humain". En d'autres termes, il n'y a pas davantage de liberté sans loi qu'il n'y a de liberté d'expression sans respect. A force d'oublier ces distinctions essentielles, on en vient à confondre l'audace et la haine, l'insolence et les mauvaises manières, et c'est la loi de la jungle.
Pis, c'est le retour de la morale. Si, pour ne citer que lui, le directeur du FMI avait été mis en cause pour abus de pouvoir ou harcèlement sexuel, l'ironie serait légitime. Mais, en l'absence avérée de toute confusion des genres, de la part de DSK, entre la sphère publique et la sphère privée, la chronique de Guillon relève du jugement de valeur sur un adultère. L'Amérique avait le procureur Kenneth Starr, au temps de l'affaire Clinton-Lewinsky. La France a désormais Stéphane Guillon. Ce sont deux versions de la censure: l'une est officielle et inquisitoriale ; l'autre, plus sournoise, plus drôle, moins identifiable et donc plus dangereuse, porte le masque grimaçant d'un clown.

SOS Racisme veut que Florent Pagny s'excuse "publiquement"

Le Nouvel Observateur - 9 novembre 2010 - Nouvelobs.com
L'association dénonce des propos "blessants et stigmatisants" après que le chanteur a déclaré lors d'une interview : "Un jour ton môme rentre à la maison et se met à parler rebeu. C'est pas possible [...]". L'association SOS Racisme demande à Florent Pagny de "s'excuser publiquement de ces propos blessants et stigmatisants" après que ce dernier a déclaré "ne pas vouloir que ses enfants parlent arabe". [...] Interviewé sur Chérie FM à l'occasion de la sortie de son nouvel album "Tout et son contraire" Florent Pagny a dit : "Un jour ton môme rentre à la maison et se met à parler rebeu. C'est pas possible [...] Le verlan encore, tout va bien, mais là il n'y a pas de raison".
Le premier single du nouvel album baptisé "Si tu n'aimes pas Florent Pagny", semblait annoncer un album où le chanteur allait se jouer de son image comme il l'avait fait avec "Ma liberté de penser" en 2003.

analyse Contrition publique exigée par les grands prêtres de la nouvelle religion d'Etat : les artistes sont désormais contraints à des excuses publiques s'ils sortent du carcan de la pensée unique et du politiquement correct. Les faux-rebelles, qui restent dans la ligne du parti, sont en revanche adulés par l'intelligentsia.
Le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) s'est lui aussi élevé dans un communiqué contre ce qu'il a appelé un "dérapage raciste" du chanteur Florent Pagny, montrant ainsi comme SOS Racisme son attirance pour la censure et la police de la pensée.

Faut-il imposer la muselière ?

Marianne - 3 avril 2010 - Alexis Lacroix
Liberté d'expression, oui. Mais attention aux méfaits de la bien-pensance ! De droite comme de gauche, ou au nom des diverses communautés, les censeurs s'érigent en vrais flics de la pensée...
C'est sans doute l'un des heureux aspects de son exception : la France a inscrit l'outrance et la provocation au coeur de sa " religion civile ". Elle a même fait des opinions licencieuses ou choquantes un sport national, depuis la parution du Père Duchène sous la Révolution française, qui proclamait la liberté absolue d'expression. On aurait dû s'en douter : ce sport rhétorique, comme tous les autres aspects de l'exception hexagonale, est soumis à des tirs de barrage grandissants. La liberté qu'il implique n'a plus forcément bonne presse. Récemment, un philosophe allemand, Peter Sloterdijk, a pu qualifier cette aptitude singulière d'" art français de l'insulte ". Cette défiance à l'endroit de la parole critique est, en tout cas, hautement significative : elle est à l'image du nouvel état d'esprit d'une " essoreuse médiatique ", comme dit le sociologue Jean-Pierre Le Goff, avide de mettre en avant des " grandes gueules " pour mieux leur reprocher ensuite d'avoir fait usage de leur licence verbale.
Ainsi, ces dernières semaines, on a vu se multiplier le nombre des victimes expiatoires d'une " société du spectacle " fondée, de jure, sur le principe de la liberté d'expression, mais qui semble mal tolérer de facto l'exercice désentravé de celle-ci. Tour à tour furent cloués au poteau d'infamie le président du conseil régional du Languedoc-Roussillon Georges Frêche, pour avoir évoqué, dans l'une de ses envolées volubiles, la " tronche pas catholique " de son camarade Laurent Fabius ; le chroniqueur vedette Eric Zemmour, réputé pour son allergie à toute forme de politiquement correct, déclarant avec aplomb, lors d'un face-à-face télévisé, que " la plupart des trafiquants sont noirs et arabes " ; et enfin, l'humoriste Stéphane Guillon, qui, sur France Inter, a consacré au ministre de l'Immigration et de l'Identité nationale, Eric Besson, une chronique désormais célèbre où il parlait de ses " yeux de fouine ". L'irrévérence serait-elle en passe de devenir, en France, un lieu de mémoire, un vieux souvenir ? Les indices ne manquent pas d'une telle évolution. [...]
Quels premiers enseignements faut-il déchiffrer dans cette succession accélérée de microséismes éthico-médiatiques ? [...] A ce stade de développement de ces " affaires ", une certitude provisoire semble déjà se dégager : les innombrables internautes qui ont embrasé la " blogosphère " de leurs commentaires sur Guillon, Zemmour ou Frêche ont tous la prétention de contribuer à l'ébréchage d'une omerta. Ils ont tous la certitude de braver la police de la pensée.
" Police de la pensée " ? Certes, l'expression peut sembler excessive et connotée. Certes, pourrait-on objecter, l'Hexagone a peu de choses en partage avec l'Arcadie totalitaire dépeinte par George Orwell dans son roman 1984, où le concept police of thought (" police de la pensée ") fit sa première apparition. Certes, a-t-on envie de répondre, la circulation des opinions n'est justiciable, dans la France de 2010, d'aucune vérité officielle.[...] Mieux, on trouverait difficilement aujourd'hui un équivalent du terrorisme intellectuel exercé pendant les " trente piteuses " à l'égard de tous ceux qui avaient le malheur de s'écarter un tant soit peu de la vulgate freudo-marxiste : qui se souvient d'ailleurs que, dans ces années-là, l'esprit d'excommunication fonctionnait à plein régime pour intimider, parfois physiquement, les contrevenants au nouvel évangile, et que les libéraux tocquevilliens étaient quasiment nazifiés ?
Il n'empêche : deux cent cinquante ans après la célèbre pétition de principe de Voltaire (" Je ne partage pas vos idées, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous puissiez les exprimer "), de nombreux Français constatent que ce noble programme n'est pas réellement mis en pratique. Ils s'indignent que certains propos soient frappés d'avance de prohibition : on ne les discute pas, on les incrimine, et la condamnation de leurs auteurs referme par avance le débat qu'ils auraient dû susciter. L'économiste (de gauche) Jacques Généreux, d'ailleurs, se fait l'écho d'un sentiment fort répandu : " Une caste oligarchique prétend décider ce qu'il est juste de penser et ce dont il convient de débattre. "
Ces Français ont-ils tort ? Ont-ils raison ? La question, à la limite, n'est pas là. Car leur malaise est l'indice indéniable d'un triple verrouillage de l'espace public [...]. La police de la pensée, si elle existe, culmine d'abord dans l'entre-surveillance généralisée des groupes sociaux, au sein d'un pays moralement morcelé.[...] Le politiste Alain-Gérard Slama [...] a décrit par anticipation l'envers de l'exaltation des identités : il y a deviné une menace majeure pour la liberté - et la première d'entre elles, la liberté d'opinion. Et pour cause : lorsque la logique de la " reconnaissance " célébrée par les théoriciens américains du multiculturalisme congédie la neutralité de l'espace public, le pire est à redouter. [...] Cette exaspération des identités ne déplace pas par hasard le centre de gravité de la " vigilance " vers les questions de racisme. De façon symptomatique, Frêche et Zemmour ont été voués aux gémonies à cause d'une petite phrase jugée xénophobe et raciste. [...]
En se muant en arbitre des élégances du dicible et de l'indicible, l'actuelle police de la pensée sape-t-elle l'authentique vigilance antiraciste ? Le philosophe Alain Finkielkraut, pour sa part, en est sûr : " Si l'on veut être réellement antifasciste et antiraciste, on doit se libérer d'une bien-pensance acharnée qui nous fait vivre "les yeux grands fermés", pour reprendre le titre du livre de la démographe Michèle Tribalat. "

Enquête sur la montée de l'islam en Europe

L'Express - 24 juillet 2006 - Eric Conan, Christian Makarian
Ces effets liberticides de revendications présentées au nom de l'islam ne se limitent pas à la question des femmes. La liberté d'expression est de plus en plus contestée, comme l'ont montré l'impossibilité de présenter à Genève la pièce de Voltaire sur Mahomet ou les menaces de mort reçues par les caricaturistes de plusieurs journaux de Copenhague, lesquels s'étaient permis de croquer le Prophète comme ils le font sans retenue de Jésus ou de Benoît XVI. Cette «islamisation» des esprits atteint l'école, où l'enseignement des épisodes violents de l'histoire de l'islam fait l'objet de censures que l'Eglise catholique n'a jamais obtenues à propos de l'Inquisition ou de la Saint-Barthélemy.[...] Cette islamophilie générale n'est, au final, guère payante et plutôt contre-productive: c'est le constat actuel de beaucoup de décideurs en Europe, bien résumé par Jack Lang reconnaissant, lors de sa volte-face spectaculaire sur le voile à l'école, qu'il avait été «naïf» de croire que «le mélange des différences serait tellement fécond qu'il fallait être tolérant face aux particularismes».
[...] Car l'islam européen ne manque pas de modernistes qui ont le courage de ne pas contourner le problème non négligeable de la contradiction entre la littéralité du Coran et les valeurs de l'Occident.[...] Mais tous ceux-là ne sont pas entendus.[...] Car l'islamisme, comme hier le communisme, a ses aveugles et ses «idiots utiles» au sein des élites européennes. Leur machine de guerre idéologique est l' «islamophobie», terme avec lequel les mollahs iraniens dénoncent les femmes qui refusent le voile, et introduit en Europe, en 1998, par Tariq Ramadan. Destiné à soustraire l'islam au droit de critique que subissent depuis des siècles en Europe les autres religions, le mot sert surtout à culpabiliser tout ceux qui souhaitent réformer l'islam ou s'en émanciper. En France, Soheib Bencheikh, Abdelwahab Meddeb et Malek Boutih ont ainsi été dénoncés comme «facilitateurs d'islamophobie» ou «musulmans islamophobes»! Le paradoxe est de constater la gène que suscitent en Europe des personnalités telles qu'Ayaan Hirsi Ali, députée libérale néerlandaise d'origine somalienne, ou Magdi Allam, éditorialiste au Corriere della sera, qui adhèrent sans nuances aux valeurs européennes. Comme si, selon une nouvelle version du maurrassisme, ces voix n'étaient pas à leur place.
L'issue du combat interne à l'islam dépend donc beaucoup des hésitations de l'Europe à l'égard de ses propres valeurs. Ces hésitations ont un effet désintégrateur, comme l'a mesuré en France une récente enquête de la Sofres: alors que, en 1993, 71% des enfants de parents d'origine maghrébine «se sentaient plus proches du mode de vie et de culture des Français que de celui de leur famille», ils n'étaient plus que 45% en 2003.

Affaire Zoe Shepard

Une fonctionnaire risque l'exclusion pour avoir critiqué l'administration dans un livre

Le Monde - 1 juillet 2010 - Chloé Woitier
Elle s'ennuyait profondément dans son travail d'administratrice territoriale. On lui accordait un délai de dix jours pour des synthèses qu'elle écrivait en deux heures. Une journée pour des graphiques réalisés en vingt minutes. Alors, une chargée de mission à la délégation aux affaires européennes et internationales du conseil régional d'Aquitaine prend un pseudonyme et décide d'écrire un roman inspiré de son expérience et de celle d'autres amis. Zoé Shepard, son nom d'emprunt, signe en mars 2010 chez Albin Michel "Absolument dé-bor-dée ! : le Paradoxe du fonctionnaire", affublé d'un bandeau pour le moins accrocheur : "Comment faire 35 heures? en un mois !"
Quatre mois plus tard, le conseil de discipline de la région Aquitaine s'est prononcé pour une exclusion de deux ans de la fonction publique territoriale. La décision finale reviendra à Alain Rousset, président PS de la région, qui pourra opter pour une révocation pure et simple de la fonction publique.
[...] Le conseil de discipline aura duré cinq heures et demie. Le jury s'est prononcé en faveur d'une exclusion de deux ans, sans salaire, et avec impossibilité de travailler durant cette période dans la fonction publique. "Une sanction lourde", reconnaît le directeur des services de la région. "C'est hallucinant, cinq des sept jurés n'avaient pas lu mon livre. Comment peut-on juger ce que l'on ne connaît pas ?" se désole Zoé Shepard.

"Absolument dé-bor-dée !", le pamphlet qui ne passe pas chez les fonctionnaires

Le Point - 2 juillet 2010 - Cyriel Martin
À l'origine, il y a donc cet ouvrage, "Absolument dé-bor-dée" !, sous-titré "Le paradoxe du fonctionnaire". Mais il y a surtout ce bandeau, qui barre la couverture sur toute sa largeur : "Comment faire 35 heures en... un mois". L'accroche est volontairement provocatrice... Et ce n'est encore rien par rapport au contenu. En près de 300 pages, l'auteur dresse un portrait au vitriol de la fonction publique territoriale. Incompétences chroniques, arrêts de travail abusifs, réunions inutiles, népotisme généralisé...
Le trait se veut volontairement exagéré, quitte à verser dans la caricature. "L'importance des élus de la collectivité ne se mesure certainement pas aux réalisations qu'ils accomplissent [...]. Ici, elle se mesure à la capacité de reclassement de leur maîtresse dans l'organigramme de la collectivité", écrit ainsi Zoé Shepard dans les premières pages de son récit.[...]
Une charge sans concession qui vaut à Zoé Shepard de violentes critiques de ses confrères dès la sortie de son livre.[...] Elle reçoit quelques encouragements. Mais surtout des menaces. "Tout ce que tu écris est vrai, mais il ne fallait pas l'écrire", lui aurait-on notamment reproché. Ça, et des accusations de "démagogie", de "lâcheté"...
Un réflexe de "corps", d'après elle, qui va avoir des conséquences bien plus graves. Rapidement, le conseil régional d'Aquitaine, présidé par le socialiste Alain Rousset, se reconnaît dans les descriptions de la jeune femme. Bien que l'institution ne soit pas nommée dans l'ouvrage, le dirigeant estime que Zoé Shepard a outrepassé son devoir de réserve et que certains passages du livre sont "injurieux, grossiers, et diffamatoires". La jeune femme lui oppose sa "liberté d'expression". Elle argue que si "90 % des anecdotes ont une base réelle", "tout est romancé".

Fonction publique : sanctionnée pour avoir dit la vérité

Le Figaro Magazine - 9 juillet 2010 - Véronique Grousset
«Sur les sept membres du conseil de discipline, cinq ont reconnu ne pas avoir lu mon livre, et les deux autres, les seuls qui m'avaient lue, m'ont défendue au point de faire durer la délibération cinq heures, ce qui ne s'était jamais vu», confirme la jeune femme, atterrée par la façon dont s'est déroulée l'instance disciplinaire qui l'a condamnée, jeudi 1er juillet, à deux ans de suspension sans traitement. Une sanction qui « plante (s)es perspectives d'avenir» en lui interdisant d'occuper le poste beaucoup plus intéressant et productif qu'elle avait trouvé ailleurs. «C'est pour ça que je parle de procès stalinien et d'attentat contre la liberté d'expression, s'indigne-t-elle. On a demandé à des représentants du personnel et à des élus tirés au sort de se prononcer sur le fond, mais sans leur donner le livre et en allant même jusqu'à leur déconseiller de le lire au motif qu'il serait ?injurieux, abject et infâmant?.
Ce qui révolte aussi cette syndiquée CGT, c'est le côté «deux poids deux mesures» de la sanction qui la frappe.[...] «J'ai largement de quoi écrire un deuxième tome, sur les élus cette fois, mais cela ne signifie pas contrairement à ce que prétendent mes détracteurs que je me complais dans un discours démagogique anti-fonction publique. Ceux qui disent ça n'ont pas lu mon livre. S'ils l'avaient fait, ils sauraient que la fonction publique, la vraie, celle qui bosse et qui sert à quelque chose, je n'écris au contraire que pour la défendre !»
Rien que de très louable, en somme. Beaucoup plus en tout cas que ne l'était le célèbre Bonjour paresse publié en 2004 par Corinne Maier pour prôner «L'art et la nécessité d'en faire le moins possible en entreprise», en l'occurrence, EDF. Un moment inquiétée par sa direction alors qu'elle pensait ne rien avoir à en redouter (à la différence de «Zoé» qui, elle, avait pris d'infinies précautions pour ne pas être reconnue, avant d'être trahie par son phrasé très particulier et son accent parisien au micro d'Europe 1), Corinne Maier n'avait finalement pas été sanctionnée.

Conseil régional : Qui a peur du pamphlet de Zoé Shepard ?

Sud Ouest - 2 juillet 2010 - Dominique Richard
Une fonctionnaire du Conseil régional est menacée de révocation après avoir écrit sous un pseudonyme le récit de son quotidien.
Aucune description ne permettait d'identifier Alain Rousset, l'un de ses vice-présidents ou les directeurs de l'administration régionale. Tout du moins pour le profane. En interne, il n'avait pas fallu longtemps au responsable des ressources humaines du Conseil régional d'Aquitaine pour désigner Zoé Shepard. Tous deux étaient issus de l'Institut national des études territoriales, l'école qui forme les « énarques » de la fonction publique territoriale. Déjà, à l'époque, le style de Zoé Shepard ne laissait pas indifférent. Il l'avait reconnu à la première lecture. Lui et quelque autres. Un peu partout en France, les administrateurs territoriaux se sont mobilisés pour que « l'intrus » soit chassé des rangs du corps.

Affaire Sylvain Gouguenheim

L'historien à abattre

Le Figaro - 15 juillet 2008 - Paul-François Paoli
Depuis trois mois, un essai sur les racines de l'Europe signé de l'universitaire Sylvain Gouguenheim sème la discorde dans le milieu intellectuel.[...] «Racines», «grecques», «chrétienne» : des mots malsonnants aux oreilles d'une gauche bien-pensante pour laquelle l'Europe ne peut être que sans identité ni frontières."
Cet homme n'imaginait pas qu'il y ait encore en France une police de la pensée. Il a depuis quelques semaines deux pétitions d'universitaires contre lui et subit toutes sortes d'injures. Agrégé d'histoire et germaniste, Sylvain Gouguenheim enseigne l'histoire médiévale à l'École normale supérieure de Lyon. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont un sur les chevaliers teutoniques. Tout allait bien pour lui jusqu'au jour où il s'est piqué de se mêler d'une question hautement sensible : celle, fameuse, de «l'Islam des Lumières». En un mot : entre le IXe et le XIIe siècle, cette civilisation aurait constitué, notamment avec Averroès, un modèle de tolérance et de curiosité intellectuelle, pendant que l'Occident subissait le joug d'une Église obscurantiste et de croisés barbares. Lisant les ouvrages des spécialistes, Gouguenheim entreprend des recherches sur ce qu'il considère comme une vérité partielle, voire partiale. Dans Aristote au Mont-Saint-Michel, publié fin mars, il prétend montrer que, si Averroès a bien été le grand commentateur d'Aristote que l'on sait, il n'a été ni le seul ni le premier. Une autre «filière» a existé qui via Byzance et la Sicile et jusqu'au Mont-Saint-Michel où se trouvait un atelier de copistes au XIIe siècle a transmis l'?uvre du philosophe à travers un autre canal de traductions. Il affirme aussi que, dans le monde musulman, les penseurs grecs traduits en arabe l'ont été, avant tout, par des chrétiens, syriaques notamment. Il rappelle, comme d'autres l'ont fait avant lui, notamment les historiens Pierre Riché ou Jacques Heers, que le «Moyen Âge» occidental n'est pas cet âge sombre que certains se sont complus à dépeindre. La Renaissance a été précédée d'une «renaissance carolingienne» où l'influence de la pensée grecque était déjà significative. Enfin, il formule une question cruciale : pourquoi les Arabes qui ont eu accès à l'héritage grec n'en ont-ils pas fait le même usage que les Européens ?
Sous d'autres cieux, Aristote au Mont-Saint-Michel aurait suscité de doctes débats de spécialistes. En France, où le terrorisme intellectuel a de beaux restes, son succès réactive une de nos spécificités nationales : la machine à discréditer. Le 28 avril, une pétition signée par 200 personnes anciens élèves et enseignants de l'ENS de Lyon, mais aussi personnel universitaire et section syndicale du FSU (sic) accuse Sylvain Gouguenheim d'avoir «commis au minimum une faute, qui procède d'un grave manquement aux principes fondamentaux de la déontologie universitaire pour n'avoir à aucun moment, dans aucun des lieux collectifs, fait état de sa recherche en cours».
Bientôt l'affaire sort des cénacles universitaires. D'autres chercheurs choisissent Libération pour exprimer leur «stupeur» dans une lettre signée, entre autres, par Alain de Libéra, l'auteur de Penser au Moyen Âge. Les gardiens de la doxa sortent de leurs gonds. Le 5 mai, c'est Télérama qui sonne la charge : Gouguenheim est accusé de couver un «répugnant dessein» : celui de «réduire à néant la notion même d'arabité» (sic). D'autres lui reprochent le fait que des sites d'extrême droite aient exploité à son insu des passages de son livre à des fins partisanes. La chasse à l'homme est en cours.
Profondément affecté par ces attaques publiques, Gouguenheim interrompt ses cours. Il est d'autant plus blessé qu'il connaît les instigateurs des pétitions, «signées par des gens qui n'avaient pas lu le livre et l'ont demandé après coup». Ce qu'admet Jean-Claude Zancarini qui a fait circuler la pétition de l'ENS de Lyon. «Gouguenheim n'a pas les compétences requises, ni en grec ni en arabe, il est sorti de son domaine pour des raisons idéologiques évidentes», affirme ce spécialiste de Machiavel, qui reconnaît que ses collègues se sont contentés de «faire confiance» aux organisateurs de la mise au pilori. Il est vrai que Gouguenheim ne se contente pas de se référer aux travaux de Rémi Brague, helléniste incontestable et professeur de philosophie du Moyen Âge, et de Dominique Urvoy, auteur d'une monumentale Histoire de la pensée arabe et islamique sommités que les pétitionnaires se gardent bien de mettre en cause , il a aussi accepté les contributions d'un essayiste arabisant, René Marchand, se réclamant du gaullisme et ne faisant pas mystère de sa hantise de la progression de l'islam en Europe. Horresco referens !
Si le livre de Gouguenheim avait été publié chez un éditeur marginal, le «délit» serait passé inaperçu. L'ouvrage eût été jugé inoffensif. Mais, au Seuil, une enseigne prestigieuse classée «à gauche», c'en est trop aux yeux de ses détracteurs, pour qui ce livre est une provocation dans la maison ayant publié Barthes, Lacan et Badiou. Circonstance aggravante : l'ouvrage a été défendu avec chaleur par Roger-Pol Droit dans Le Monde ! «Au Seuil, mon livre était passé sans difficulté ni opposition, explique Gouguenheim, mais il n'est pas impossible que l'émoi suscité ait provoqué un branle-bas de combat.» [...]
Outré par ces attaques, Jacques Le Goff, médiéviste de renommée mondiale, soutient l'accusé. «Son livre est intéressant, quoique discutable», dit-il, remarquant au passage que les plus grands médiévistes se sont abstenus de signer les appels à la vindicte. D'autres prennent plus franchement sa défense. Invité par Alain Finkielkraut à débattre sur France Culture, Rémi Brague explique que le mérite de ce livre est «d'avoir braqué les projecteurs du grand public sur des questions réservées aux spécialistes»... [...]
À Lyon, après la tempête, l'institution universitaire semble vouloir calmer le jeu. Réuni le 19 juin, le conseil scientifique de l'École normale supérieure de Lyon «regrette que les thèses présentées dans l'ouvrage n'aient pas fait l'objet d'une présentation au sein de l'École et appelle à rétablir un climat de confiance au sein de la section histoire médiévale». De leur côté, les élèves de Sylvain Gouguenheim ont signé une pétition de soutien de leur professeur. Mais le mal est fait. Voilà l'auteur marqué au fer rouge de la suspicion. N'était-ce pas l'intention première des pétitionnaires ?

Affaire Eric Zemmour

...plus d'informations sur l'affaire Zemmour

L'affaire Zemmour ou la fatwa ratée

Marianne - 10 août 2010 - Philippe Cohen
C'est sorti de sa bouche au naturel, presque comme un bulletin météo. « La plupart des trafiquants sont noirs ou arabes. » [...] La Licra puis SOS Racisme intentent des procès. Etienne Mougeotte, le patron du Figaro, croit le moment venu de se débarrasser du trublion qu'il convoque pour un entretien préalable au licenciement. L'affaire Zemmour était lancée.
L'opinion intellectuelle a été immédiatement clivée. D'un côté les partisans du politiquement correct pour lesquels le journaliste méritait de connaître les joyeusetés du pôle Emploi du fait de ses opinions exprimées avec si peu de précaution. De l'autre tous ceux, quoique pas forcément d'accord avec le journaliste du Figaro, considéraient qu'il avait bien le droit de dire ce qu'il pensait sur ce sujet comme sur d'autres.
La contre-offensive de Zemmour n'a pas tardé à montrer son efficacité. C'est d'abord la LICRA qui renonce à sa plainte. Puis Etienne Mougeotte lui-même renonce à virer l'impétrant devant le tollé provoqué par la menace de licenciement. Voilà comment Zemmour est devenu un intouchable du PAF, et son dernier livre - la mélancolie française - un best-seller.

Pour aller plus loin

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