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Générations gagnantes - générations perdantes
De la fracture générationnelle au conflit de générations :
vers une lutte des classes d'âge ?

Dossier d'information et de réflexion basé sur une sélection d'extraits d'articles de presse de référence :

Un risque élevé de conflit de générations : les jeunes victimes de l'égoïsme de la génération 68 prédatrice de la solidarité inter-générationnelle ?

De l'égoïsme des "baby-boomers" sur les retraites

Le Point - 7 juin 2010 - Elizabeth Pineau
Génération gâtée, les "baby-boomers" ont tout eu hier mais ne veulent rien céder aujourd'hui : l'universitaire Bruno Palier ne comprend pas l'égoïsme des 58-65 ans à l'heure de la réforme des retraites. [...] "Je pense qu'il y a une injustice profonde à ne rien leur demander".
Une étude de l'Insee publiée fin 2008 montre que la courbe du bonheur atteint un pic vers l'âge de 65-70 ans. "Le niveau de patrimoine des plus de 50 ans excède de plus de 50% le patrimoine moyen, leur revenu disponible net excède de plus de 15% le revenu moyen", soulignent les auteurs du document.
Le dernier rapport du Conseil d'orientation des retraites (Cor) note pour sa part que le sort des retraités français est l'un des plus enviables des pays de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) en Europe.
"Aujourd'hui nous sommes confrontés à un égoïsme générationnel tout à fait choquant de la part 'baby boomers' qui ont eu la chance de naître au moment où ils sont nés", déplore Bruno Palier.
Née à la sortie de la Seconde guerre mondiale, cette classe d'âge a pleinement profité du boom économique des "Trente glorieuses". "Leurs parents ont reconstruit la France, ils sont entrés sur un marché du travail en pleine croissance économique - les années 1960 - il n'ont pas eu de difficulté à trouver du boulot". Dans un contexte de plein emploi, il était "facile pour eux de faire la révolution" en Mai 68, souligne-t-il.
Quarante ans plus tard, un jeune sur quatre est au chômage - 23,0% des 15-24 ans au premier trimestre 2010 - dans un contexte de crise et de précarité.
Tout le contraire des années actives des "baby-boomers" qui ont bénéficié d'une "progression de salaires forte parce que la génération précédente disparaissait", sans oublier "un accès à un marché de l'immobilier extrêmement favorable dans un contexte d'inflation élevé". "Aujourd'hui ces gens-là partent en retraite avec de bonnes pensions et un patrimoine", insiste Bruno Palier.
Sans remettre en cause une situation enviable, le chercheur dénonce un individualisme encouragé par un gouvernement peu enclin à fâcher une population électoralement essentielle.

Les jeunes sont-ils victimes de l'égoïsme des seniors ?

Le Monde - 2 février 2011 - Grégoire Tirot (auteur de France anti-jeune, Max Milo, 2008)
1. N'en déplaise à nos contradicteurs, mais, oui, les seniors sont globalement dans une situation économique bien plus confortable que celle des jeunes. C'est un fait et ce n'est pas faire une insulte à nos aînés que de constater que leur position s'améliore tandis que celle des jeunes se dégrade.
L'Insee constate ainsi qu'entre 1992 et 2004 le patrimoine des moins de 30 ans est passé de 7 % à 4 % du patrimoine médian des Français, celui des 30-40 ans de 85 % à 70 %, tandis que celui des 60-70 ans a progressé de 120 % à 140 %. Et si le revenu moyen disponible a augmenté de 14 % entre 1996 et 2008, cette hausse n'a été que de 7 % pour les 18-25 ans (11 % pour les 25-34 ans) mais de 22 % pour les 55-74 ans (18 % pour les plus de 75 ans).
A ce titre, il y a une contradiction de fond dans le raisonnement de nos polémistes : si, comme ils le disent, les seniors bénéficient de ressources modestes, comment se fait-il qu'ils aident autant leurs enfants et leurs petits-enfants ?
2. A l'heure où les ressources publiques se font rares, notre Etat-providence reste très généreux avec ses seniors et peu concerné avec la jeunesse qui en est la laissée pour compte.
En 2008, plus de 20 % des 18-25 ans disposaient de revenus inférieurs au seuil de pauvreté, contre 13 % pour l'ensemble de la population et seulement 8 % pour les 60-75 ans. Or, les pouvoirs publics n'ont en rien modifié leur politique qui reste prioritairement orientée vers les personnes âgées, leur bien-être et la préservation de leurs revenus : création d'une journée de solidarité en 2008, prélude à l'instauration du risque dépendance ; revalorisation du montant du minimum vieillesse de 25 % d'ici à 2012 ; réforme des retraites en 2010 qui exonère totalement les retraités d'aujourd'hui de toute contribution à l'effort demandé. La solidarité nationale donne de plus en plus le sentiment d'être orientée à sens unique…
Sur la durée, la paupérisation à tous les étages pour la jeunesse est une réalité violente et indiscutable, alors que, dans le même temps, on assiste à l'enrichissement global des seniors.
3. Nous vivons bel et bien dans un pays qui a institutionnalisé l'injustice intergénérationnelle. Bien sûr, tout n'est pas de la faute de nos aînés : la crise est passée par là.
Ils ont néanmoins une part importante de responsabilité dans le fait qu'ils ont voulu à tout prix conserver leurs acquis sociaux, à l'heure où nous n'en avions plus les moyens, et alors même que les conséquences du choc démographique constitué par le papy-boom étaient connues. La conséquence de cette politique de l'autruche, menée avec méthode depuis une trentaine d'année, est la concentration de la très grande majorité des ajustements sur les jeunes, ajustements d'autant plus violents que le fardeau n'est pas partagé.
Constater une situation d'inéquité intergénérationnelle, ce n'est pas appeler à la guerre civile entre générations ! Un peu de nuance ne nuirait pas au débat. [...]
En 1968, le chômage ne concernait que 4 % des moins de 25 ans. En 2010, 25 % des jeunes sont au chômage (6 % pour les 50-64 ans), ce taux atteignant 43 % des jeunes hommes dans les zones urbaines sensibles. Pour mémoire, le taux de chômage des jeunes en Afrique du Nord est au même niveau, selon les données du bureau international du travail. Lors des émeutes de décembre 2008 en Grèce, la même proportion de jeunes Hellènes étaient sans emploi (33 % aujourd'hui).
4. Dans cette situation, il n'y a donc rien de scandaleux à demander un rééquilibrage du partage des droits et des devoirs entre générations. Sans quoi, un jour prochain, les générations sacrifiées ne manqueront pas de déchirer, d'une manière ou d'une autre, ce contrat social qui les sacrifie sur l'autel de la dette publique.
Contre le courant bien-pensant considérant que la lutte des âges est un concept dangereux et inepte (à gauche, parce qu'elle est prisonnière du logiciel "lutte des classes" qui ne semble pas supporter de mise à jour ; à droite, parce qu'on considère traditionnellement que c'est à la famille et pas à l'Etat de prendre en charge les jeunes), je rappellerai simplement une donnée : selon une étude faite pour la Fondation pour l'innovation politique parue le 19 janvier, 39 % des Français ayant entre 16 et 29 ans disent ne pas vouloir financer les retraites des générations plus âgées. Alors, sommes-nous si loin d'une lutte des classes d'âges ?

Jacques Delors : "Les générations précédentes ont vécu sans se préoccuper des jeunes"

Le Monde - 27 avril 2009 - Jacques Delors
analysevidéo de l'interview

Fracture générationnelle entre générations gagnantes et générations perdantes :
les Quadras en panne de mobilité sociale, les Quinquas au top

Mobilité sociale en panne pour les quadras

Le Figaro - 27 août 2008 - Marie-Estelle Pech
La génération née dans les années 1960 réussit moins que ses aînés. Et les enfants de cadres ne sont pas épargnés.
Les quadragénaires ont des raisons légitimes d'envier la situation sociale de leurs parents. Et d'éprouver un sentiment de frustration… Une part importante de la génération née dans les années 1960 connaît une moindre réussite que ses aînés.
Ce constat, dressé par une étude de l'Insee (1), apparaît d'autant plus injuste et paradoxal que, bien souvent, les générations qui précèdent sont moins diplômées. Le niveau d'éducation de leurs rejetons quadragénaires est, lui, sans précédent. Pourtant, ceux qui ont des diplômes plus élevés que leurs parents n'accèdent pas à des positions sociales plus intéressantes parce que le «rendement» de ces diplômes sur le marché a baissé. «Les chiffres sont effrayants», explique la sociologue Marie Duru-Bellat.
Une majorité des licenciés en lettres, par exemple, atteint au mieux un niveau d'employé de bureau quand un baccalauréat suffisait trente ans plus tôt. L'affaiblissement du lien entre diplôme et position sociale mis en évidence par l'étude «remet en question l'idée de l'avènement d'une société plus méritocratique», affirme l'Insee.
Certes, quels que soient le sexe et la génération, les «ascendants» ceux qui progressent socialement demeurent globalement plus nombreux que les «descendants» ceux qui se déclassent par rapport à leurs parents. Mais l'écart entre les deux diminue sensiblement. En 2003, 35 % des 35-39 ans connaissent une mobilité «ascendante» contre 40 % vingt ans avant, et 25 % une mobilité «descendante» contre 18 % auparavant. Cette «plongée sociale» est davantage marquée pour les femmes que pour les hommes : en 2003, 34 % d'entre elles subissaient une situation de déclassement contre 28 % qui progressaient.
Cette dégradation touche tout le monde. Les enfants de cadres, des professions intellectuelles supérieures ou des chefs d'entreprise ne sont pas épargnés. Près d'un fils de cadre sur quatre né au tournant des années 1960 est aujourd'hui employé ou ouvrier. C'est aussi le cas d'une fille sur trois. Selon l'auteur de l'étude, la tendance à la «préservation des destins sociaux», autrement dit à la reproduction sociale, s'amenuise sensiblement depuis trente ans. Les enfants des professions intermédiaires ne sont pas mieux lotis. Et les enfants d'ouvriers et d'employés ont de plus en plus de mal à dépasser le niveau de leurs parents.
Diplômes dévalués
Comment expliquer cette morosité ? Pour l'auteur de l'étude, ce sont, entre autres, les effets de la crise économique des années 1970 qui expliquent cette dynamique défavorable. Les individus nés dans les années 1940 et qui entraient sur le marché du travail pendant les Trente Glorieuses bénéficiaient d'une situation privilégiée. Ceux qui sont nés dans les années 1960 font face à la situation la plus dégradée avec une croissance en baisse et un chômage en hausse.
Paradoxe, cette dynamique morose n'est pas contrebalancée par l'élévation du niveau d'éducation. Pour réussir, lorsqu'on est né dans les années 1960, la profession du père compte plus que dans les générations précédentes, et le poids du diplôme compte moins…
Les individus, dans les années 1940, faisaient face à une école inégalitaire dans laquelle il était difficile d'entrer, mais leur position sociale finale était liée à leur diplôme. À l'inverse, pour ceux des années 1960 qui ont accédé facilement au système scolaire, les études comptent moins. En ac­cusation : les diplômes qui sont plus nombreux mais dévalués. Car le marché du travail s'est déplacé proportionnellement moins vite vers le haut. Conséquence : une proportion grandissante de jeunes salariés occupe des emplois pour lesquels ils sont trop qualifiés.
Cette expérience de «déclassés», déjà mise en avant par des études sociologiques, tend à leur donner un sentiment de frustration et d'injustice. Un constat qui pose plus que jamais la question de la réalité de la «méritocratie», chère à la société française.

analyse (1) Etude de l'INSEE : «Éducation et Mobilité sociale», Camille Peugny

Des quinquas optimistes mais inquiets pour leurs proches

Le Figaro - 16 septembre 2010 - Aude Seres
Sereins face à leur retraite, ils se sentent parfois pris en étau entre des parents dépendants et des enfants qu'il faut soutenir financièrement. Vieux, moi? Pas encore… [...]
Enfants des Trente Glorieuses et de Mai 68, les quinquas d'aujourd'hui ne voient pas les années passer et ont une nette tendance à se rajeunir. Avec un âge moyen de 57 ans, ces derniers ont le sentiment d'avoir 44 ans… soit un écart de 13 ans! L'écart est moindre quand on parle d'apparence physique, puisqu'ils se donnent en moyenne 51,6 ans. «En revanche, quand on montre à cet échantillon une centaine de photos de gens de leur âge, ils se trompent rarement à quelques années près !» souligne Nathalie Perrio-Combeaux, directrice de Harris Interactive France. La paille et la poutre…
Paradoxalement pourtant, «les quinquas et les jeunes sexagénaires acceptent sereinement le passage du temps», notent les auteurs de l'étude. Ils partagent un sentiment de maturité (91%) et de sagesse (77%) et plus des deux tiers d'entre eux considèrent que plus ils avancent en âge plus ils s'acceptent comme ils sont.
Et, à 59%, ils s'estiment satisfaits de leur vie. C'est une tranche d'âge dynamique qui profite de son temps libre mais plutôt pour s'intéresser aux médias (81%), faire du bricolage, jardinage et activités manuelles (62%), voir des amis (63%) et sa famille (60%) que voyager (35%) ou aller dans des musées (27%). Conscients d'avoir atteint une certaine maturité, selon Nathalie Perrio-Combeaux, «ils ont une capacité à faire de vrais choix et à les assumer». Parfois jaloux de leur liberté, pour leurs petits-enfants, s'ils commencent à en avoir, ils sont clairs : pas tout le temps, seulement quand ils sont disponibles.
Quant à l'avenir, ils le considèrent le plus souvent sereinement pour eux-mêmes. 66% de ces futurs retraités pensent pouvoir mettre en œuvre, le moment venu, des projets longuement attendus. Avec un nuage: la dépendance physique, qui pour 40% d'entre eux marque l'entrée dans la vieillesse. Au-delà, les quinquas d'aujourd'hui ont l'impression d'être pris dans un «étau», coincés entre parents dépendants -pour 27% d'entre eux- et des enfants qu'ils doivent encore aider financièrement. Quelque 49% sont inquiets de l'avenir de leurs enfants et jugent à 78% que leur situation financière est difficile, contre 60% pour eux-mêmes. D'ailleurs, 82% d'entre eux disent aider leurs enfants financièrement -dont 39% régulièrement-, tandis que 56% ont déjà fait des donations. Ce tiraillement des quinquas ne devrait que s'accélérer entre les naissances tardives et l'allongement de la durée de la vie.

Précarisation croissante des jeunes : la jeunesse actuelle, une génération perdue ?

Les jeunes, une «génération perdue» à cause de la crise

Le Figaro - 13 août 2010 - Guillaume Guichard
Il y eut la génération sacrifiée en 1914-18. Aujourd'hui la crise risque de créer une «génération perdue», prévient le Bureau international du travail (BIT). Le chômage des 15-24 ans a atteint un niveau record de 81 millions de personnes dans le monde, soit un taux de 13% en 2009, selon l'organisation internationale. Et «le niveau devrait encore augmenter» jusqu'à 13,1% en 2010, selon les auteurs du rapport sur l'emploi des jeunes.
«Les jeunes gens sont le moteur du développement économique», a estimé le directeur général du BIT Juan Somavia. «Renoncer à ce potentiel est un gâchis économique qui peut saper la stabilité de la société.» Car, ajoute-t-il, ce chômage de masse risque de faire perdre tout espoir à cette génération d'obtenir un travail.
La motivation n'est pas en cause. Ces jeunes «font toutes les démarches, mais les portes se ferment devant eux», plaide Sarah Elder, co-auteur de l'étude. Résultat, l'impact de la crise sur cette génération se traduit également «par des troubles sociaux qui vont de pair avec le découragement et l'inactivité prolongée», écrit le BIT.
L'inactivité des jeunes a aussi un coût considérable, celui des opportunités manquées. «Les sociétés perdent leur investissement dans l'éducation», s'alarme le BIT. De plus, «les États manquent de contributions aux régimes de sécurité sociale tout en étant contraints d'augmenter les dépenses d'aide sociale.»
[...] Pour secourir cette génération, le BIT demande aux gouvernements de maintenir les programmes de retour vers l'emploi, malgré les tours de vis nécessaires pour redresser les finances publiques. Il y a urgence, prévient le BIT: «L'incapacité à trouver un emploi génère un sentiment d'inutilité et de désoeuvrement parmi les jeunes qui peut provoquer une hausse de la criminalité, des problèmes mentaux, de violence, de conflits et de drogue».

Les jeunes sont mal partis

Le Monde - 3 janvier 2011 - Louis Chauvel (sociologue, professeur à Sciences Po)
Dans les sociétés vieillissantes, la surdité aux problèmes sociaux des générations à venir peut devenir un vrai souci. Mais c'est là un symptôme plus que la cause profonde du mal, qui n'a rien de nouveau. Ce qui est inédit, en revanche, relève de la profondeur du déni d'un phénomène qui s'amplifie. Mon expérience, douze ans après la première édition du Destin des générations, me permet d'en établir le constat : depuis 1998, nous n'avons rien fait, alors que nous savions. Chaque fois, les périodes de rémission ont donné l'illusion du rétablissement, mais, en réalité, la situation s'est dégradée.
Quels sont les symptômes de ce mal-être collectif ? Les plus visibles relèvent des difficultés de la jeunesse. Nous le savons, trente-cinq ans après l'extension du chômage de masse, la jeunesse a servi de variable d'ajustement. Chômage record, baisse des salaires et des niveaux de vie, précarisation, développement de poches de travail quasi gratuit (stages, piges, free-lance, exonération de charges, etc.), nouvelle pauvreté de la jeunesse, état de santé problématique et faible recours aux soins, absence d'horizon lisible.
[...] Nous observons un triple déclassement. Scolaire d'abord, la jeunesse étant maintenant de classe moyenne du point de vue des diplômes, mais en deçà de la classe ouvrière du point de vue des revenus. Au-delà de la valeur des diplômes, le déclassement est aussi intergénérationnel, avec une multiplication attendue des trajectoires sociales descendantes par rapport aux parents.
Il est aussi systémique, puisque, avec la chute des nouvelles générations, ce sont leurs droits sociaux futurs qui sont remis en cause : leur développement humain aujourd'hui, leur capacité à élever leurs enfants demain, et leurs retraites après-demain. Il s'agit donc de la régression du système social dans son entier, et pas simplement celui d'individus. Par-dessus tout, une frustration générale envahit les esprits devant l'accumulation des promesses non tenues : celle du retour au plein-emploi grâce au départ à la retraite des premiers-nés du baby-boom (rapport Teulade de 1999), de meilleurs emplois par la croissance scolaire, dans un contexte où le travail seul ne permet plus de se loger. Il s'ensuit une colère, voire une haine, qui se détecte clairement dans la jeunesse de 2010 et que le mouvement sur les retraites a paradoxalement canalisée.
Il reste que la symptomatologie n'est pas un diagnostic. Celui-ci relève du refus collectif de regarder lucidement notre long terme, et du caractère profondément conservateur, rentier, de la société française dans son entier. [...]
A droite comme à gauche, l'enjeu est de servir les droits acquis plutôt que de développer ceux de demain. Depuis plus de dix ans, la première information sur les sites Internet des grandes centrales syndicales relève de la retraite, et celui des banques vante les placements à bons taux et sans risques auprès de leurs clients. Notre économie est un capitalisme d'héritiers de énième génération où les nouvelles fortunes peinent à faire leur place, et notre Etat-providence nourrit les jeunes pauvres au travers des retraites de leurs ascendants.
[...] Faut-il s'étonner dès lors que notre Assemblée nationale, la plus vieillie au monde, fondée sur la quasi-absence des moins de 50 ans, professionnalisée autour de députés mâles sexagénaires réélus depuis plus de vingt ans, cumulant souvent un mandat et de généreuses retraites, réforme les pensions en conservant ses propres droits acquis et fait porter l'ajustement sur les députés de demain, absents des débats.
Il s'agit de comprendre que ce jeu est "idéal-typique" de notre pays, où les derniers retraités aisés du début du baby-boom décident de l'appauvrissement des générations nées trop tard, victimes muettes d'enjeux où leur absence est sciemment organisée. C'est là une racine de notre mal : le diagnostic de 2010 montre que les "nouvelles générations" nées après 1955, celles entrées dans le monde du travail après 1975 dans le contexte du plein chômage, ont été affectées de façon durable, voire définitive. Derrière ces premières cohortes de vétérans de la guerre économique, les suivantes ont accumulé des handicaps croissants qui forment des cicatrices durables sur le corps social.
[...] Les seniors de 2010, qui sont propriétaires sans remboursement d'emprunt dans plus de 70 % des cas, ont été les grands bénéficiaires - par les plus-values longues, et donc non imposables - de la crise du logement payée au prix fort par les jeunes actifs. Les seniors urbains des classes moyennes supérieures n'ont jamais vécu aussi à l'aise dans des logements sous-occupés, le couple type de 60 ans vivant à deux dans un cinq-pièces, alors que les jeunes familles sont tenues de s'entasser dans de petites surfaces.

Une paupérisation qui menace la démocratie

Le Monde - 3 janvier 2011 - Louis Chauvel (sociologue, professeur à Sciences Po)
Le logement est le lieu d'observation idéal d'un phénomène plus général. Les jeunes seniors aisés habitent les centres-villes, où sont les emplois et les médecins, quand les jeunes actifs doivent se loger toujours plus loin, disposer de plusieurs automobiles (d'occasion), assurances, pleins d'essence, pour trianguler maison, école et travail. Prise dans le ciseau des salaires et du logement, leur capacité à élever leurs enfants est mise en défaut [...].
Il en résulte une multiplication des jeunesses avec la prolongation de la crise : à la première jeunesse aux études [...], succède la deuxième, entre l'âge de 23 et 28 ans, dans la transition douloureuse vers l'emploi, la précarité ou le chômage. Une troisième jeunesse se structure, qui se prolonge souvent bien au-delà de 30 ans, faite du constat que le travail ne permet plus de se loger décemment sans le soutien patrimonial de parents riches et généreux (ou morts). Eloignée des centres de décision, cette "tiers-jeunesse" voit son revenu grevé en loyers ou remboursements, son temps libéré évaporé dans les transports et les loisirs pauvres.
Ces jeunes, de moins en moins jeunes, découvrent, à 40 ans, que, si nous sommes jeunes de plus en plus vieux, ils sont vieux de plus en plus jeunes, ce que leur DRH (direction des ressources humaines) sait rappeler à temps.
Cette dynamique de vieillissement se développe dans le silence sidéral des victimes. Les soulèvements n'ont jamais été le fait des acteurs les plus faibles. C'est ainsi que la société française s'est enfermée sans bruit dans une "seniorisation" de son Etat-providence, de son patrimoine (on hérite en moyenne à l'orée de la retraite), mais aussi de ses institutions décisionnaires (le renouvellement du Conseil économique, social et environnemental laissant perplexe). Le pronostic qui en résulte est réservé : isolées dans un non-rapport à la politique, les victimes de ces transformations ont perdu en information, en relation aux syndicats et aux partis censés les représenter, et l'intelligentsia relaie plus souvent le déni que la réalité des faits.
Le scénario noir est écrit : vieillissement des victimes, qui, de jeunes chômeurs et de travailleurs précarisés, deviendront, en 2020 et au-delà, les retraités paupérisés.
Il n'y aura donc pas de deuxième chance pour ceux qui n'ont pas eu la première, jusqu'au redémarrage qui fera émerger une nouvelle jeunesse qui brisera la chaîne de la dette vis-à-vis des générations passées. Ou, bien sinon, l'enfermement sur le passé nous promettra au déclassement systémique, si ce n'est les deux.

Les seniors privilégiés : enfants des Trente Glorieuses et de Mai 68

Le pic de niveau de vie est atteint à 55 ans

Le Figaro - 22 novembre 2011 - Olivier Auguste
Le niveau de vie moyen des Français culmine vers 55 ans, selon une étude de la direction statistique des ministères sociaux (Drees) pour le Conseil d'orientation des retraites, que Le Figaro s'est procurée. Mesuré à partir de l'entrée dans la vie active, le niveau de vie après transferts fiscaux et sociaux progresse de 23 à 31 ans, «sous l'impulsion de salaires croissants» et «des mises en couple». Il stagne ensuite mais repart à la hausse vers 46 ans, sous l'effet du «départ des grands enfants». Le pic est atteint vers 55 ans, puis le niveau de vie commence à décroître, les premiers actifs cessant le travail.
Toutefois, un autre document du Conseil d'orientation des retraites (COR) confirme que le niveau de vie des retraités reste élevé : au cours des 14 dernières années, il a constamment été supérieur à 95 % du niveau de vie des actifs. Il est même supérieur à celui des actifs si l'on tient compte des économies réalisées par les retraités - plus souvent propriétaires de leur logement que la moyenne - sur les loyers. Cette comparaison inclut les revenus du patrimoine; sans eux, le niveau de vie des retraités atteint 85 % de celui des actifs.
Enfin, la Drees montre que «chaque génération» continue à obtenir «une retraite plus élevée que la génération née un an plus tôt», grâce à la progression du travail des femmes, du nombre de cadres et du salariat, et grâce à la montée en charge des retraites complémentaires.

Les Français partent à la retraite le plus tôt possible

Le Figaro - 13 janvier 2011 - Anne-Hélène Pommier
Selon une enquête de la Caisse nationale d'assurance vieillesse, 68% évoquent l'envie de profiter de leur temps libre le plus longtemps possible.
[...] Une enquête publiée par la Caisse nationale d'assurance vieillesse (Cnav), la direction de la sécurité social (DSS) et la Drees (direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques) montre l'empressement des Français à quitter la vie active. [...]
L'enquête s'est surtout intéressée aux motivations qui ont conduit ces «jeunes retraités» à cesser leur activité. Elle révèle que dans 71% des cas, le fait d'avoir atteint l'âge nécessaire pour obtenir une retraite à taux plein (164 trimestres cotisés ou être âgé de 65 ans) a été déterminant. Le désir de profiter de son temps libre le plus longtemps possible est décisif pour 68% des personnes interrogées. Des motifs liés à l'activité professionnelle exercée comme l'absence de perspective d'évolution, les conditions de travail, l'absence de proposition d'adaptation du poste ou des horaires, la mise à la retraite d'office ou encore un licenciement, sont invoqués dans 46% des cas. 40% des personnes ont, quant à elles, parlé d'une «lassitude» vis à vis du travail.
Les motivations liées à un projet personnel ou familial sont évoquées par moins d'un quart des répondants. Pour ces retraités partis en 2008 et 2009, La peur de l'avenir et notamment d 'une réforme qui risquait de réduire leurs droits a en revanche joué un rôle dans un tiers des décisions.

Plus d'un Français sur trois estime négliger son bien-être au profit de son travail

Le Monde - 22 novembre 2010 - Lemonde.fr avec AFP
Plus d'un Français sur trois a du mal à mener de front les différents aspects de sa vie (travail, couple, famille...) et ne trouve pas suffisamment de temps pour s'occuper de son bien-être [...].
Dans la "course au bien-être", les plus âgés restent gagnants : seuls 39 % des plus de 65 ans disent ne pas avoir le temps de prendre soin de leur corps, contre 70 % des 30-39 ans. Quant à la situation au travail, 70 % des actifs estiment qu'elle s'est dégradée ces dernières années, notamment en ce qui concerne le niveau de stress (52 %), la charge de travail (49 %), d'après cette enquête. L'impression de ne pas réussir peut conduire à un malaise plus profond : les trois quarts des personnes interrogées disent avoir déjà ressenti un réel mal-être ou frôlé le "burn out" (épuisement professionnel).
Si plus d'un Français sur trois (37 %) rencontre des difficultés importantes à concilier les différents aspects de sa vie, les trentenaires sont les plus touchés (51 %) ; les quadragénaires (45 %) rencontrent également des difficultés. La proportion est similaire (46 %) chez les parents d'enfants de moins de 15 ans.
Faute de temps pour mener tout de front, les Français ont le sentiment de négliger leur sommeil (59 %), leur couple (57 %) et leur corps (55 %). Et pour les parents, les loisirs avec les enfants (62 %). D'ailleurs, répondent-ils, s'ils avaient plus de temps, 46 % des Français expliquent qu'ils s'accorderaient plus de détente et de sommeil. Néanmoins, 77 % pensent qu'en s'organisant un minimum, ils finiront plus ou moins par arriver à concilier tous les aspects de leur vie. Mais, pour plus de la moitié (52 %), c'est l'argent qui manque le plus pour atteindre cet objectif.

Autres fractures sociales : le problème structurel d'une société à statuts générant un fort sentiment d'inégalités et d'injustice sociale

France, que fais-tu de ta jeunesse ?

Le Monde Magazine - 4 juillet 2010 - Eric Maurin, propos recueillis par Sandrine Blanchard et Luc Bronner
"La peur de l'avenir n'est nulle part aussi grande qu'en France et n'a historiquement jamais été aussi répandue dans ce pays qu'aujourd'hui", constate Eric Maurin, auteur de La Peur du déclassement qui, en 2009, a figuré parmi les vingt essais les plus vendus en France. C'est lui que Le Monde Magazine a choisi d'interroger pour savoir si les difficultés d'insertion des jeunes peuvent créer une "génération sacrifiée". [...] Pour Eric Maurin, les fractures majeures ne sont pas générationnelles, mais plus que jamais sociales et territoriales. Attisant les clivages, la crise pourrait entraîner "un risque majeur de dislocation de la société".
La société française s'organise autour de statuts très protecteurs, mais difficiles et longs à acquérir. L'une des caractéristiques profondes d'un tel système social est de tolérer de très fortes inégalités entre les différents âges de la vie, la jeunesse étant l'âge sur lequel se concentrent toutes les incertitudes. La situation de la jeunesse est en fait la variable d'ajustement qui permet à ce type de société d'absorber les chocs, montée du chômage, pénurie de logements.
Le vieillissement de la population modifie incontestablement l'équation politique du pays. Mais les déchirures majeures ne sont pas générationnelles : elles restent sociales et territoriales. Depuis plus de vingt ans, les classes moyennes du privé sont objectivement en régression par rapport aux autres classes sociales. Elles souffrent de progressions nettement moindres de pouvoir d'achat, d'une exposition beaucoup plus forte au chômage, d'une incertitude croissante sur les retraites. Les classes moyennes du public doivent de leur côté endurer une stigmatisation permanente de leur statut supposé de privilégié, agression ressentie comme d'autant plus injuste que ce statut a été difficile à acquérir. La crise attise ces clivages et un cocktail social explosif se met en place, tout à fait comparable à celui des années 1930. D'autant plus explosif qu'il se superpose aujourd'hui à de redoutables cassures territoriales.
Ce sont les classes populaires qui ont le plus bénéficié de l'expansion scolaire de l'après-guerre, les enfants d'agriculteurs notamment. [...]
En France, les inégalités sont à chaque instant plus faibles qu'aux Etats-Unis, mais elles y sont aussi beaucoup plus permanentes. Il en découle un sentiment d'injustice plus marqué, puisque les inégalités reflètent moins ce que chacun peut démontrer au jour le jour et davantage des positions statutaires acquises très tôt dans la vie, jamais remises en question.
La peur devant l'avenir n'est nulle part aussi grande qu'en France et n'a historiquement jamais été aussi répandue dans ce pays qu'aujourd'hui. Dans toute société, la peur est d'abord et avant tout indexée sur la difficulté anticipée à remonter la pente en cas de déchéance, et cette difficulté n'est nulle part aussi grande que dans des sociétés à statuts, comme la société française.

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