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Pessismisme et manque de confiance dans l'avenir, spécificités d'une société française anxiogène ?

Dossier d'information et de réflexion - basé sur une sélection d'extraits d'articles de presse - sur le sentiment de déprime généralisée et le mal-être de la société française dans son ensemble :

Les résultats du modèle français : le pessimisme généralisé, véritable exception française

Les Français, champions du monde du pessimisme

Le Figaro - 3 janvier 2011 - Céline Bracq (directrice adjointe BVA Opinion), propos recueillis par Audrey Pelé
Les Français sont les plus pessimistes du monde quant à leur avenir économique en 2011 alors que le Viêt Nam, la Chine, et l'Afghanistan se placent dans le top 10 des pays les plus optimistes. Une enquête, intitulée Voice of the People (la voix des peuples), réalisée par l'institut de sondage BVA Opinion en collaboration avec le réseau Gallup International Association, jauge le moral des habitants de 53 pays du globe. Pour Céline Bracq, directrice adjointe BVA Opinion, la France reste dans le camp des pays moroses alors que c'est du coté des pays émergents qu'il faut chercher la plus grande confiance en l'avenir. Analyse.
[...] Cette année les Français remportent la palme des pessimistes. On peut considérer qu'ils ont moins confiance dans l'Etat providence. Jusqu'à ces dix dernières années, on considérait que l'Etat se renforçait et pouvait soutenir les citoyens. Or il y a eu un renversement de la situation avec la faillite possible des Etats lors de la crise à partir de 2008. En France, on parle aujourd'hui de la faillite du système scolaire français, mais aussi des comptes publics ou du système des retraites. Les Français ont l'impression d'être passés d'un Etat providence à un Etat défaillance. Or ils accordent beaucoup de place à toutes ces thématiques jugées déprimantes. En Allemagne, seuls 22% des citoyens pensent que 2011 sera une année difficile. Bien sûr, les Allemands ont un marché de l'emploi qui se porte mieux mais l'aspect social incarné par l'Etat compte beaucoup moins pour eux.
[...] La crise économique y est pour beaucoup. Elle a été fortement ressentie dans les pays occidentaux où les Etats se sont appauvris. Ces pays ont perdu confiance dans leur modèle économique et ont l'impression de stagner. Dans les pays émergents, au contraire, les taux de croissance ont continué à augmenter malgré la crise. Le Brésil, l'Inde, la Chine et le Viêt Nam sont aujourd'hui considérés comme les pays du miracle économique. La progression est très nette au Viêt Nam qui se classe premier dans le palmarès des pays les plus optimistes avec 70% de personnes confiantes. De façon globale, la progression est très visible dans un grand nombre de domaines pour ces pays émergents (revenu par habitant, espérance de vie…). De même pour les Afghans ou les Kosovars, respectivement 10e et 6e du classement des pays optimistes, qui peuvent espérer une amélioration de leur situation en 2011. Evidemment la même question est interprétée différemment selon les pays. Quand les Français pensent porte-monnaie, les Irakiens pensent sécurité.

A quoi rêve la jeunesse mondiale ?

Le Monde - 21 janvier 2011 - Benoît Vitkine
Comment se porte la jeunesse du monde ? Quelles sont ses valeurs, ses aspirations, ses peurs, ses identités ? Voit-on les choses de la même façon selon que l'on habite à Pékin ou Rabat ? Voilà quelques-unes des questions auxquelles ont tenté de répondre les chercheurs de la Fondation pour l'innovation politique, un groupe de réflexion de tendance libérale dirigé par le politologue Dominique Reynié. Pour ce faire, l'institut TNS Opinion a interrogé 32 700 jeunes de 16 à 29 ans, originaires de vingt-cinq pays.
Une sélection qui se veut représentative mais qui laisse de côté certaines parties du globe : en Afrique ne figurent que le Maroc et l'Afrique du Sud, en Amérique du Sud, le Brésil, et au Moyen-Orient, Israël. De même, les auteurs reconnaissent que l'enquête, réalisée par questionnaire électronique, favorise des catégories de population plus aisées et plus au contact de la globalisation.
Si certaines des conclusions apparaissent comme attendues – le pessimisme légendaire des jeunes Français –, d'autres sont plus surprenantes, comme celles montrant que les jeunes Chinois sont les plus préoccupés par la pollution. [...]
La jeunesse française entre bonheur privé et peur de l'époque. 83 % des Français se disent satisfaits de leur vie, un chiffre supérieur à la moyenne européenne (78 %). En Europe, seuls les Polonais sont plus satisfaits (85 %). Dans le monde, seule la jeunesse israélienne (83 %) parvient au niveau de satisfaction de la jeunesse française. De même, les Français sont massivement satisfaits de leur temps libre (73 %), de leurs amis (79 %), de leur santé (83 %) ou de leur famille (85 %). Lorsque l'on demande aux Français ce qui correspond le plus, pour eux, à une vie satisfaisante, ce ne sont pas "gagner beaucoup d'argent" (14 %) ni "se sentir libre" (18 %) qui arrivent en tête, mais "fonder une famille" – 47 %, soit un chiffre très supérieur à la moyenne européenne et que ne dépassent ou n'égalent dans le monde que les Polonais, les Estoniens, les Russes ou les Marocains.
Le décor change brutalement lorsqu'il s'agit non plus d'évaluer sa propre situation mais celle du pays tout entier : 25 % seulement des jeunes Français estiment satisfaisante la situation de leur pays et 47 % se disent satisfaits de l'époque dans laquelle ils vivent, contre 55 % des Européens. En écho à cette dissociation entre inquiétude publique et bonheur privé, c'est la famille (à 88 %) qui supplante la nationalité (63 %) dans l'identité personnelle des jeunes Français.
A peine un Français sur deux (53 %) juge son avenir personnel prometteur, contre 61 % pour la jeunesse européenne. Seules les jeunesses grecque et japonaise (43 %), hongroise (49 %), italienne et espagnole (50 %) sont moins optimistes. Et lorsqu'on interroge les Français sur le fait de savoir si l'avenir de leur pays est prometteur, ils sont 75 % à répondre par la négative. On peut comparer les 17 % de Français qui pensent que l'avenir de leur pays est prometteur avec le chiffre des Chinois (82 %) ou des Indiens (83 %).
Les jeunes Chinois champions de la mondialisation. La jeunesse du monde est optimiste, voire très optimiste, à l'égard de la mondialisation : 91 % des Chinois considèrent qu'elle est une opportunité, une opinion que partagent 81 % des Brésiliens, 71 % des Américains et 69 % des Espagnols. En revanche, un jeune Grec sur deux y voit une menace, de même que 47 % des Français. Les jeunesses marocaine et turque sont les seules des pays en développement qui restent partagées sur la question : 49 % y voient une opportunité.
Les Chinois jugent aussi l'avenir de leur pays prometteur (82 %), loin devant les Américains (37 %) ; ils pensent (84 %) que leur pays va jouer un rôle plus important dans l'avenir. Les Chinois se disent certains d'avoir un bon travail dans l'avenir (85 %, contre 76 % pour les Américains) ; ils sont fiers des riches de leur pays (57 %, contre 31 % des Américains) ; interrogés sur ce qu'ils souhaitent le plus accomplir dans les quinze prochaines années, ils répondent vouloir "gagner beaucoup d'argent" (64 %, contre 53 % chez les Américains), acquérir une maison ou un appartement (63 %, contre 55 % pour les Américains) et créer une entreprise (40 %, contre 17 % chez les Américains).
En Europe, la menace du chômage n'empêche pas l'optimisme. Loin d'être déprimés par la menace du chômage, les jeunes se déclarent massivement (70 %) certains d'avoir un "bon travail" dans l'avenir. A l'exception notable des Japonais (32 %), la jeunesse des pays développés hors d'Europe se révèle presque aussi optimiste que celle des grands pays émergents. Les Européens sont moins confiants, notamment les Grecs ou les Français dont moins de la moitié (respectivement 43 % et 49 %) imagine pouvoir trouver un "bon travail". Le niveau de rémunération est le facteur le plus souvent cité par les jeunes dans la quasi-totalité des pays pour qualifier un bon travail.
[...] Les jeunes des pays émergents ont confiance dans leurs gouvernements. Alors que 71 % des Chinois et des Indiens expriment leur confiance dans leur gouvernement, le scepticisme domine la jeunesse européenne, au sein de laquelle seuls les Suédois se disent majoritairement confiants dans leur gouvernement (51 %). Les Marocains et les Israéliens témoignent également d'un fort sentiment de confiance à l'égard de leur gouvernement (60 %). A l'autre extrémité, on trouve les Mexicains (14 %), les Français (17 %), les Espagnols et les Italiens (20 %). Les médias ne sont pas mieux lotis : 28 % des Européens leur font confiance.
Malgré une forte défiance à l'égard des institutions et du personnel politique, les jeunes restent attachés à la procédure qui constitue le cœur du système démocratique : 81 % des jeunes pensent que voter est un devoir. Ce score très élevé se retrouve partout dans le monde, l'Inde voyant sa jeunesse se placer en tête sur la question du devoir citoyen (94 %), suivie par les jeunesses turque (92 %) et mexicaine (90 %).
[...] 39 % des jeunes Français ne veulent pas payer les retraites de leurs aînés, soit un chiffre comparable à la moyenne européenne. Les Grecs sont les plus nombreux à exprimer ce refus (52 %), talonnés par les Japonais (50 %). En totale opposition avec les jeunes des pays riches, 83 % des Indiens, 77 % des Chinois, 76 % des Marocains et 73 % des Russes se disent prêts à payer pour les retraites de leurs aînés. De façon peu surprenante, les jeunes des pays anglo-saxons se révèlent les plus libéraux sur le plan économique. Appelés à choisir entre le moins d'impôts possible et le plus de protection sociale possible, 72 % des jeunes Américains optent pour la première solution de même que 62 % des Canadiens et 52 % des Australiens. 38 % des Français font le même choix.

Inquiétude des jeunes et angoisse face à l'avenir

16-25 ans : témoignages d'une génération inquiète

Le Monde - 10 mars 2009 - lemonde.fr
De jeunes lecteurs du Monde.fr témoignent de leur vision de l'avenir. Parmi les raisons de leur pessimisme : la situation de l'emploi, les défaillances du système scolaire et de l'orientation, l'évolution de la société et de la protection sociale ou encore les défis écologiques.
Une situation de l'emploi désastreuse
[...] "Je ne suis ni un intellectuel, ni un idiot. Je ne suis ni un acharné du travail, ni un fainéant. J'ai un bac +3 en économie et un DUT techniques de commercialisation. On m'avait promis un emploi rapidement, une carrière. Je suis actuellement serveur dans un restaurant. Je fais 50 heures par semaine pour un salaire de misère. Je vis chez mon père car je ne gagne pas suffisamment pour payer un loyer, je cumule les CDD journaliers car mon patron ne veut pas de CDI : quand je suis malade ou que je prends quelques jours de congés, je ne suis donc pas payé.
Mon père a un bac+2, il ne parle que le français, il n'a jamais connu le chômage, il gagne très bien sa vie et occupe un poste à responsabilité. Comment se fait il que 40 ans en arrière on arrivait encore à partir de rien à réussir ? Je ne suis ni un idiot, ni un fainéant, je suis trilingue, j'ai un bac +3 et je suis désespéré." [...]
Un système scolaire défaillant
[...] "Pourrais-je dans les cinq prochaines années décoller du domicile parental ? Rien de moins sûr. Quelles valeurs ont mes diplômes littéraires, toutes ces années à ne pas me soucier de la productivité et du rendement pour m'intéresser aux arts et au plaisir de la passion ? Je ne suis pas sûr que ma super culture générale me paiera un jour un paquet de pâtes. Alors pour un loyer... Pour moi comme pour mes amis, il existe une sorte de fluctuation, du "à quoi bon" au "que sera sera, profite". Et malgré tout cela, je me surprends encore à espérer, me dire que tout ira quand même pour le mieux."
"Je vais avoir 19 ans dans quelques mois et l'avenir n'a jamais été aussi peu sûr. Il me semble que notre génération subit beaucoup plus de pression que nos parents et nos proches attendent énormément de nous. Pour trouver un emploi, le fait d'être très qualifié ne suffit plus. Pour ma part, je n'étudie pas ce pour quoi j'ai une passion, mais j'étudie ce qui me garantit le plus d'avoir un emploi correct, tout en ayant conscience des difficultés de l'accès à l'emploi."
"Quel espoir donne-t-on aux jeunes lorsqu'après huit années d'études, ils se retrouvent au chômage, ou à travailler chez McDonald's pour pouvoir vivre ? Quel espoir donne-t-on aux jeunes lorsqu'on leur dit "travaillez, peut-être n'y aura-t-il plus de retraite quand ce sera votre tour, mais en attendant cotisez pour les retraités actuels" ? Je crois qu'aujourd'hui nous nous sentons comme pris au piège."

Le développement du sentiment de solitude dans les grandes villes et la rupture du lien social

Le fléau de la solitude s'empare des Français

Le Figaro - 2 juillet 2010 - Marie Herbet
Selon une étude de la Fondation de France, la famille ne joue plus son rôle de soupape de sécurité et le travail ne favorise pas forcément des relations humaines de qualité. Conséquence : l'isolement est le lot quotidien de 4 millions de Français.
«Famille, je vous hais». Si André Gide aimait clamer son désamour de la famille, c'est pourtant l'étiolement de cette dernière qui reste aujourd'hui le principal facteur d'isolement. Parmi les 4 millions de Français déclarant se sentir seuls, 56% imputent leur mal-être à une rupture familiale, selon une étude de la Fondation de France révélée jeudi par Le Parisien.
Complexes à cerner, les «nouvelles solitudes» - selon la formule de la psychiatre Marie-France Hirigoyen, prennent une forme pour le moins paradoxale. Paradoxe tout d'abord d'une «société de l'hypercommunication, qui nous abreuve de messages d'informations mais où le mode de communication virtuel prend le pas sur les échanges intimes».
Paradoxe enfin du rapport au célibat. Si les femmes sont plus nombreuses à demander le divorce, elles constituent aussi le plus gros bataillon de solitaires. 40% des femmes de 35-49 ans souffriraient d'isolement, contre 28% des hommes du même âge, selon un sondage TNS Sofres réalisé pour le journal La Croix. «Les femmes sont de plus en plus exigeantes, confirme Marie-France Hirigoyen. Elles veulent un compagnon, mais ne veulent pas forcément vivre le quotidien du couple.» Leur profil-type ? Celui de la citadine active qu'Alain Souchon avait déjà croqué dans sa chanson «Ultramoderne solitude», où se rendre «boulevard Haussmann à cinq heures» suffit à s'en faire une idée.
Peut-être une conséquence de la crise, le sentiment de solitude progresse selon 78% des Français.
La solitude, une fatalité ? «Très souvent, les patients que je reçois se comportent de manière passive», concède la psychiatre. Pour inverser la tendance, elle a un credo : s'occuper des autres. «Ils se plaignent que l'on n'aille pas vers eux mais ils ne vont pas vers les autres», observe-t-elle.

Solitude : lancement de la grande cause nationale

Le Figaro - 23 décembre 2010 - Aude Seres
«Pas de solitude dans une France fraternelle.» C'est le slogan de la grande cause nationale, lancée mercredi à Matignon par François Fillon. Autour de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, connue pour son action auprès notamment des personnes âgées et des personnes isolées, se sont mobilisées 24 associations, parmi lesquelles le Secours catholique, le Secours populaire, l'Armée du salut, l'Ordre de Malte, mais aussi les Banques alimentaires, SOS Amitié et SOS Villages d'enfants pour l'organisation d'événements au cours de cette année.
Selon un sondage réalisé cette année par la SSVP, 30 % des Français disent souffrir de la solitude. Contrairement aux idées reçues, elle ne touche pas seulement les personnes âgées, mais aussi, et même dans des proportions supérieures, les femmes de 35 à 49 ans, notamment frappées par des séparations. Dans les grandes agglomérations, le phénomène est accru : à Paris, Lyon et Marseille, le sentiment d'isolement concerne 45 % des habitants, contre 30 % dans les autres zones urbaines. «La solitude n'a ni âge ni milieu social, lance Bruno Dardelet, président de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Et aujourd'hui, pour lutter contre la solitude, il faut remettre à l'honneur la fraternité.»

Les syndicats et Eglises d'Europe étudient le principe d'un dimanche «protégé»

La Croix - 23 mars 2010 - Sébastien Maillard
« Ce jour de repos commun sert à renforcer la cohésion sociale dans nos sociétés, une cohésion qui est si sévèrement ébranlée par la crise économique actuelle », argumente l’élu conservateur allemand, signalant combien le dimanche sert aux rassemblements familiaux, aux récréations collectives ou à l’engagement associatif. Et il est déjà reconnu en droit européen comme jour de repos pour les enfants et adolescents.
analyse Des piliers sociaux à conserver et à protéger des attaques répétées contre le vivre-ensemble

L'exception : le bonheur des seniors - moins touchés par le sentiment d'anxiété ?

Les Français sont plus heureux à 70 ans qu'à 40

Le Nouvel Observateur - 6 novembre 2008 -
Le sentiment de bien être décroît jusqu'à la quarantaine avant de "connaître son apogée entre 65 et 70 ans", puis de décliner au-delà de 70 ans, indique l'Insee. (…) Le "pic" de bonheur entre 65 et 70 ans pourrait s'expliquer, indépendamment des effets conjoncturels et de générations, par le fait qu'à partir de 60 ans, on a révisé ses attentes, acquis de l'expérience et de la sagesse", selon l'auteur de l'étude, Vincent Marcus. Après 70 ans, les choses se dégradent du fait de la "perte du conjoint ou d'un proche" ou de "problèmes de santé". "La courbe du bonheur n'est pas la courbe du revenu" qui, lui, est à son maximum vers 45 ans, relève Vincent Marcus.

Pourquoi ce mal-être ? Qui diffuse ou est responsable de ce sentiment de peur au sein de la population ? Comment surmonter cette crainte de l'avenir ?

Le déclin de sa puissance oblige la France à reprendre confiance en elle

Le Monde - 26 octobre 2010 - Jean-Christophe Rufin (délégué de l'Académie française)
Ce que nous voyons, c'est la crise profonde que traversent aujourd'hui notre pays et sa culture. Pour être exact, il faudrait d'ailleurs dire les crises. Car elles sont, à mes yeux, de trois ordres. Crise de la France en elle-même. Crise des rapports entre la France et les autres pays occidentaux et enfin, crise de l'Occident lui-même, auquel nous appartenons, face au reste du monde.
Crise de la France en elle-même. Notre confrère Pierre Nora a bien analysé la transformation radicale de notre pays au cours de ces dernières décennies. "D'une nation étatique, écrit-il, guerrière, majoritairement paysanne, chrétienne, impérialiste et messianique, nous sommes passés à une France atteinte dans toutes ces dimensions et qui se cherche souvent dans la douleur." L'affaiblissement extrêmement rapide de ce qu'il appelle l'identité nationale-républicaine s'accompagne d'un affranchissement général de toutes les minorités - sociales, sexuelles, religieuses, régionales... Or, pendant ces mêmes années, la composition de la population a elle-même beaucoup évolué, enrichissant notre pays d'autant de groupes capables de se revendiquer comme minorités.
La croissance économique a attiré vers la France de nombreux ressortissants de son ancien empire qui véhiculent le souvenir tenace et souvent douloureux de la période coloniale. D'autres migrants, avec la mondialisation des échanges, proviennent d'aires géographiques et culturelles encore plus éloignées, Chine, Sri Lanka, Amérique latine. Ils n'ont guère d'histoire commune avec la France et transportent avec eux leurs cicatrices, leurs ambitions, en un mot leur mémoire.
Crise des rapports entre la France et les autres pays occidentaux. Pour en mesurer la profondeur, il faut rappeler d'où nous partons. La France a exercé, pendant plusieurs siècles, un magistère culturel quasi universel. De Voltaire à Camus, de Victor Hugo à François Mauriac, les grandes figures culturelles françaises étaient également de grandes figures occidentales et même mondiales. Cette double prééminence a été progressivement remise en cause, et de façon accélérée pendant la deuxième moitié du XXe siècle. Point n'est besoin de revenir sur la considérable poussée de la langue anglaise, en particulier dans les registres scientifiques, diplomatiques, économiques.
Mais dans le domaine culturel, je veux dire dans le domaine des oeuvres, la montée en puissance du monde anglo-saxon est aussi évidente. Ceci vaut pour la culture de masse, en particulier le cinéma, adossé à de considérables puissances financières. Mais cela concerne aussi le domaine intellectuel. Nombreux sont désormais les pays, à commencer par les Etats-Unis, qui disposent d'économistes, de philosophes, de sociologues, et, bien sûr d'écrivains dont l'audience est mondiale. La France produit toujours de brillants intellectuels et quelques-uns peuvent se prévaloir d'une audience internationale. Cependant, leurs décrets ne font plus trembler la planète et l'écho de leurs querelles ne retentit plus aux quatre coins du monde habité.
Crise de l'Occident face au reste du monde, enfin. C'est la moins facile à percevoir mais la plus inquiétante, peut-être. A l'époque où notre Académie a été fondée, l'univers se réduisait au pourtour de la Méditerranée. Le Mayflower avait emmené les Pères fondateurs en Amérique depuis à peine quinze ans. L'élargissement progressif du monde n'allait en rien remettre en cause la prééminence européenne. Au contraire, la colonisation constituait une sorte de dilatation de notre continent et en particulier de la France, à l'échelle du globe entier.
Aujourd'hui, le mouvement s'inverse. Devant ce paysage nouveau, on peut comprendre que l'on soit saisi par le doute. Doute quant à la place de notre pays, de notre culture, de notre langue dans un monde aussi radicalement bouleversé.
Mais si nous l'appliquons à toute la nation et à toute l'époque ; si nous pensons que la France d'aujourd'hui ne vaut pas celle d'hier ; si nous sommes gagnés par l'idée que la France, quand elle n'est plus tout, n'est plus rien, alors, oui, le doute est une grande faiblesse.
Ce serait ignorer et trahir l'extraordinaire créativité française actuelle, dans tous les domaines, littéraire, théâtral, cinématographique, architectural. Ce serait méconnaître la capacité d'attraction que continue d'exercer notre langue dans le monde.
Le doute est une plante qui pousse souvent sur les décombres de la puissance. Elle fend le marbre froid des grandes théories et des pouvoirs sans contrepoids. La voir fleurir en ce moment doit plutôt, à rebours des fausses évidences, nous rendre confiants dans notre avenir.

Les controverses du progrès - Le catastrophisme, maladie infantile de l’écologie politique

Libération - 29 octobre 2010 - Pascal Bruckner (romancier, essayiste), Yves Cochet (député vert), débat animé par Max Armanet
Pascal Bruckner : "L'écologie est devenue l'idéologie dominante, nous avons une vision négative du genre humain et vivons sous l'épée de Damoclès d'un désastre imminent. Il y a une crise du progrès, ce n’est plus l'expansion, la joie de vivre mais l'obsession de la survie et de la longévité. Depuis un siècle, la question que se sont posé nos sociétés est «qui est mon ennemi ?» Les marxistes ont répondu le capitalisme. Les tiers-mondistes ont désigné l'occident impérialiste. L'écologie politique a apporté une réponse tout à fait nouvelle : l'homme serait coupable par nature, il doit se racheter. C’est un retour au péché originel. La notion d'empreinte carbone que vous employez me dérange, elle induit qu'en vivant, en respirant, nous laissons une marque nuisible sur la terre. Ce pessimisme culturel me rappelle les hérésies millénaristes qui ont émaillé l'histoire du christianisme."
[...] "L'idéologie politique n'emprunte pas toujours les voies de la raison. Je pense à toutes ces images de catastrophes naturelles diffusées à la télévision pour étayer la thèse du réchauffement climatique : la banquise qui s'effondre, la désertification…... J'entends les médecins moliéresques du Malade imaginaire crier au poumon, aujourd'hui c'est le réchauffement climatique. Sans nier le réchauffement, je me demande ce qui justifie une telle rhétorique de la peur. Hans Jonas l'a théorisé dans son ouvrage le Principe de responsabilité, bible des Verts allemands. La peur aurait un effet heuristique et c'est uniquement par ce biais qu'on peut amener le peuple à la conscience. Il ajoute que la fête industrielle commencée au XVIIe siècle est terminée et qu'il va falloir par tous les moyens, même non démocratiques, forcer l’humanité à rentrer dans l'air de la sobriété. Cette philosophie me pose problème parce qu'elle supprime toute distance entre le possible et le réel. L'hypothèse devient plus vraie que la réalité. On le voit bien avec les films catastrophes, si prisés parce que permettant d'imaginer un malheur sans le vivre vraiment. Cette jouissance est manipulée par les politiques. Chirac a prononcé en 2002 ces paroles «la terre brûle et nous regardons ailleurs» mais sommes-nous si sûrs que la terre brûle ?"
[...] "Il y a tout de même une artillerie médiatique continue qui nous explique que le monde est suspendu à l'imminence d'un grand malheur et lorsqu'on en demande la preuve, on nous répond par une probabilité. Le discours catastrophique gagne à tous les coups. Si la catastrophe arrive, les prophètes auront eu raison, sinon, ils diront que le pire a été évité grâce à eux. La question est de savoir si la peur est un bon pédagogue. Il y a la peur qui divise et celle qui effraie, infantilise et nous oblige à trouver refuge entre les mains d'un tyran ou des experts. L'annonce répétée d'une situation pire que celle que nous vivons me rappelle les discours antiterroristes des pouvoirs publics. A la veille de l'invasion en Irak, sur les preuves de l'existence d'armes de destruction massive, George Bush a eu cette réponse génialement casuistique : «L'absence de preuve n'est pas la preuve d'une absence.» C'est un expert dans la fabrication médiatique de la terreur citoyenne. Nous sommes conscients des dangers écologiques qui nous guettent mais la peur d'un futur éventuel nous prive des moyens pour résoudre les défis actuels."

Pour aller plus loin

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